Chahut Public

dimanche 10 avril 2016

Contre la loi Travail et toutes leurs saloperies: on a raison de se révolter !

 

paris sous tension

Les soi-disant « socialistes » au pouvoir pensaient sans doute faire passer leur infâme loi Travail comme une lettre à la poste. Ils pensaient ne rencontrer qu'une contestation convenue et folklorique, menée par des syndicats inoffensifs. Ils nous croyaient fatigués, fatalistes, résignés, enfin convertis à l'idée qu'il n'y aurait pas d'autres choix que de s'adapter toujours plus au monde tel qu'il est, enfin convertis à la nécessité qu'il y aurait pour les plus pauvres de faire des sacrifices. Ils nous pensaient prêts à tout accepter, si effrayés que nous sommes devant ce chômage de masse. Ils nous pensaient assez endormis et dociles pour céder à ce chantage odieux : plus de précarité contre une éventuelle baisse du chômage.  
 
Au lieu de cela, une belle et saine colère comme il n'y en a que trop peu. Au lieu de cela, une protestation chaque jour plus ingérable et menaçante – en témoigne le déchaînement de violences policières, qui est toujours le signe d'un pouvoir aux abois. Au lieu de cela des protestataires qui ne se contentent pas de protester sagement dans le petit cadre quand leur accorde. Au lieu de cela l'expression d'un ras-le-bol général, qui dépasse largement le cadre de la loi Travail. Au lieu de cela, des citoyens qui reprennent l'offensive, déterminés à prendre et à ne plus rien mendier. Le peuple était endormi ? Ils l'ont réveillé. Nous étions las ? Ils nous ont redonné l'envie et la force de lutter.
 
Non, la pilule n'est pas passée et ne passera pas. La loi Travail, c'est pour beaucoup d'entre nous la goutte d'eau qui fait déborder le vase. C'est pour beaucoup d'entre nous l'ignominie de trop face à laquelle il n'est plus possible de regarder ailleurs.
 
Ils veulent nous faire croire que cette loi, aussi dure soit-elle, est nécessaire. Qu'elle réduira le chômage. Pure mensonge. La prétendue « lutte contre le chômage » n'est qu'un prétexte pour nous faire accepter une formidable régression sociale, pour que nous consentions à perdre les maigres protections que nous avions encore face à la tyrannie du salariat – de la même manière que la « lutte contre le terrorisme » n'est qu'un prétexte pour les mêmes pour nous faire accepter des restrictions de liberté. Si cette loi est « nécessaire », c'est seulement pour une petite minorité de capitalistes qui souhaitent grâce à elle renforcer son pouvoir et ses bénéfices. Il n'y a pas de fatalité ; il n'y a que les désirs honteux d'une petite minorité.
 
S'ils veulent vraiment réduire le chômage, pourquoi ne mettent-ils pas en œuvre la seule mesure qui ait montré ses preuves en ce sens, à savoir la réduction du temps de travail ? Au contraire, ils veulent faire travailler plus ceux qui ont déjà un boulot (jusqu'à 48 voire 60 h par semaine !), et prétendent contre toute logique, contre tout bon sens que cela réduira le chômage... Ils n'ont évidemment aucune envie de s'attaquer au chômage de masse, car le chômage de masse est un formidable épouvantail pour contraindre ceux qui bossent à se tenir tranquilles, à accepter d'être maltraités et mal payés.
 
Mais quand bien même la loi Travail permettrait de créer d'innombrables emplois et de réduire considérablement le chômage, nous n'en voudrions pas pour autant. Car cette vie-là qu'on nous impose, cette vie qui ne serait pas encore assez subordonnée au pognon, qui ne serait pas encore assez sacrifié au travail, qui ne serait pas encore assez insensée, mutilée, appauvrie, cette vie-là nous n'en pouvons plus, nous n'en voulons plus, et il n'est pas question d'accepter des sacrifices supplémentaires.
 
La vie est déjà difficile pour beaucoup d'entre nous, et cette loi Travail nous la promet encore plus difficile. Nos conditions de vie et de travail seront profondément dégradées. On pourra nous faire trimer quasiment sans limites, on pourra nous licencier beaucoup plus facilement et tant pis pour les charges et les dettes à payer. Nous serons plus que jamais de la chair à profit, de la chair à patrons. Nous serons plus que jamais des variables d'ajustement. Nos vies ne vaudront plus rien en face des profits de quelques-uns.
 
Nous ne voulons pas de cette vie qu'ils nous promettent, pas davantage que celle qu'ils nous imposent aujourd'hui. Que la loi Travail passe ou pas, c'est toujours la même logique mortifère qui est à l'œuvre, c'est toujours le même système infect, le même système qu'il faut détruire d'urgence : celui du capitalisme, de l'argent-roi. Nous ne voulons plus de leurs pansements hypocrites, de leur charité, nous ne voulons plus de leurs mesures visant à nous « aider » à nous « insérer » et à nous « adapter » au mieux dans leur système de merde. Plus rien ne nous rendra supportable l'insupportable.

Nous en avons plus qu'assez de cette vie qu'on nous impose. Nous en avons plus qu'assez de ce monde. Nous en avons marre de voir tant de gens perdre leur vie à la « gagner ». Marre de voir toutes ces vies subordonnées et sacrifiées sur l'autel du pognon. Marre de cette violence au travail qui pousse tant de gens à la dépression, au burn out, au suicide. Marre de devoir nous « vendre » à un patron pour pouvoir vivre. Marre de ne pas pouvoir décider de ce que nous voulons produire. Marre de voir une petite minorité régenter la vie de tous les autres. Marre de cette « démocratie » qui n'en est pas une. Marre des belles promesses des politiciens. Marre des petits et des grands chefs. Marre des inégalités. Marre de toute cette misère, de toutes ces vies de galère, marre des sacrifices qu'on ose demander aux plus pauvres alors que les caisses sont pleines, alors que l'argent coule à flots pour une petite minorité. Marre de déplorer la mort de centaines de SDF chaque année en France alors qu'il y a plus de deux millions de logements vides. Marre de cette loi et de cette « justice » fortes avec les faibles et faibles avec les forts. Marre de voir emprisonner des petits et insignifiants voleurs pendant que les plus grands voleurs paradent. Marre de voir ceux qui luttent pour une société meilleure constamment criminalisés par le pouvoir. Marre de leur Etat sécuritaire. Marre des violences policières. Marre de leur mépris. Marre du traitement infligé aux sans-papiers, aux migrants, aux réfugiés. Marre de la haine encouragée des immigrés et des musulmans pour nous faire oublier que nos vrais ennemis ce sont les riches, les banquiers, les capitalistes. Marre de la stigmatisation des pauvres et des chômeurs, traités d'« assistés » et de « parasites » alors que les vrais assistés, les vrais parasites ce sont les riches et les banquiers. Marre de leurs guerres et du terrorisme qu'elles génèrent. Marre du pillage et de l'exploitation des pays les plus pauvres, et des famines qu'ils engendrent. Marre de tous ces vices (égoïsme, cupidité...) que l'on érige en vertus alors qu'ils causent tant de morts, tant de souffrances. Marre de tous ces crimes qui ne sont jamais considérés comme tels. Marre de ce consumérisme qui nous appauvrit le cerveau. Marre de de cette obsession du fric, de la croissance qui, en plus de répandre la misère et le mal-être, empoisonne notre air et nos aliments, pollue nos rivières, est en train de détruire le climat et la planète. Marre de ces bombes à retardement que sont les centrales nucléaires. Et marre de notre trop grande indifférence, de notre trop grande passivité vis-à-vis de tout cela. Marre. Marre. Marre...
 
Oui, on a raison de se révolter. Les extrémistes, ce ne sont pas ceux qui se révoltent, qui veulent en finir avec ce monde, ce sont bien plutôt ceux qui le défendent bec et ongles et pensent qu'il a encore un avenir. N'en déplaise aux Valls, El Khomri, Macron et compagnie qui prennent les jeunes pour des idiots, nous savons très bien de ce qu'il en retourne avec la loi Travail. Nous avons aussi très bien compris dans quel monde nous vivions – et c'est justement pour ça qu'on veut en finir avec.
 
Ce ras-le-bol général, ce désir de tout changer, beaucoup le partagent, et il est au cœur du mouvement contre la loi Travail. Et chaque jour il prend un peu plus le dessus sur le mouvement lui-même, jusqu'à s'afficher comme tel, comme en témoigne les occupations de place à l'initiative de Nuit debout, où l'on pose le débat au niveau où il devrait être posé, à un niveau plus décisif. Ce qui se joue à travers le mouvement contre la loi Travail, c'est un affrontement entre deux visions du monde, entre deux idées irréconciliables de l'existence humaine. On ne lutte pas seulement contre une loi, on lutte contre une certaine idée de la vie – une idée méprisable de la vie. On ne lutte pas seulement contre une loi, on lutte pour une autre vie – une vie digne d'être vécue. On ne remet pas seulement en cause une loi, mais tout un système, tout un système économique, tout un système de valeurs : le capitalisme. Nous ne voulons pas seulement changer les règles du jeu, mais le jeu lui-même. Nous ne voulons pas seulement une autre répartition des richesses et du pouvoir, mais aussi qu'émergent d'autres manières de vivre, d'autres rapports à autrui.
 
A quoi aspirons-nous, à quoi pourrions-nous aspirer de meilleur ? A une société sans classes, c'est-à-dire à une société sans chefs ni larbins, sans exploités ni exploiteurs, une société sans riches ni pauvres. Nous ne voulons plus être ni des employés ni des électeurs. Nous voulons une société d'égaux, une démocratie digne de ce nom. Un monde où c'est la solidarité et non plus l'argent qui commande nos vies.


Contre la loi Travail et toutes leurs saloperies: on a raison de se révolter !
 Non, il n'y a pas de fatalité à vivre dans le monde dans lequel nous vivons, à devoir subir toute cette merde. Nous avons plus de pouvoir que nous le croyons. Ce monde ne tient que parce que nous le soutenons, bien malgré nous. Cessons de nous croire impuissants. Les gens qui nous font face – riches, banquiers, capitalistes et leurs larbins politiciens – n'ont de pouvoir que celui que nous leur accordons, par notre résignation, notre docilité, notre ignorance. Ce sont eux qui ont besoin de nous – et non l'inverse. Ils n'ont de puissance qu'à proportion du sentiment d'impuissance et d'infériorité qu'ils réussissent à insuffler en chacun de nous. S'ils réussissent si bien à nous opprimer, à nous tenir dans leurs griffes, c'est d'abord parce qu'ils savent si bien nous déprimer, nous démoraliser. La force de ce monde, c'est d'avoir réussi à nous faire croire qu'il n'y avait pas d'autre monde possible, que nous avions besoin des capitalistes et des riches pour vivre et faire marcher la société (alors qu'ils sont tout à fait inutiles et ne sont rien d'autres que des parasites).  
 
Si ces « 1% » sont si puissants, jusqu'à donner l'impression d'être invincibles, c'est aussi parce qu'ils sont organisés. Parce qu'ils sont très bien organisés, jusqu'à organiser nos vies. Parce qu'ils ont su nouer des liens très étroits entre eux, parce qu'ils sont solidaires entre eux, parce qu'ils ont conscience d'appartenir à une même classe et d'avoir à en défendre les intérêts.
 
Si nous sommes si faibles face à eux, c'est a contrario parce que nous ne sommes pas organisés, parce que nous sommes isolés les uns des autres, parce que nous sommes fondamentalement seuls face à l'existence, parce que nous avons perdu de vue la force et la richesse que constituaient le groupe, la bande, la communauté.
 
Bref, si nous voulons que ce monde change, si nous voulons mettre en échec la domination des riches et des capitalistes, si nous voulons reprendre le contrôle de nos vies, nous devons non seulement nous libérer des mensonges qui nous aliènent mais aussi changer radicalement nos comportements et nos relations avec les autres.
 
Nous devons prendre conscience qu'il faut que chacun y mette du sien, que nos vies ne doivent faire plus qu'un avec nos luttes. Rien n'adviendra en attendant sagement les prochaines élections – ce ne sont pas les politiciens, même s'ils le voulaient, qui changeront ce monde. Nous ne devons plus revendiquer, nous ne devons plus mendier mais affirmer et prendre.
 
Si nous voulons abattre leur monde, abattre leur système, nous devons comprendre en quoi concrètement nous l'alimentons et dès lors cesser de l'alimenter. Comme le dit La Boétie dans son fameux Discours de la servitude volontaire : « Soyez résolus à ne plus servir et vous voilà libres ! » Le pouvoir n'est pas quelque chose qui nous fait face, mais quelque chose qui nous traverse tous individuellement – on comprendra dès lors qu'il ne s'agit pas pour nous de prendre d'assaut l'Elysée ou le siège d'une entreprise du CAC40 mais de rendre inopérant leur pouvoir, en désobéissant à leurs injonctions, en cessant de les servir par nos impôts ou notre travail, en s'organisant sans eux.  
 
Si nous voulons reprendre le pouvoir sur nos vies, si nous voulons devenir ingouvernables, nous devons donc nous aussi nous organiser, nous regrouper, nous associer. Pour réfléchir, discuter à et mettre au point des actions plus radicales contre l'ordre établi – grèves, sabotages, blocages, occupations/libérations, réappropriations, réquisitions, auto-réductions, neutralisations, destructions, etc. Pour travailler à tisser entre nous des liens profonds et indestructibles, des amitiés dangereuses et ingérables. Pour mettre en commun et confronter nos savoirs, nos expériences, nos pratiques. Pour mettre sur pied d'effrayantes conspirations, des foyers d'insoumission durable, des communautés autonomes. Non seulement nous verrons à quel point nous sommes puissants, à quel point nous sommes plus forts, plus efficaces, mais aussi plus libres et heureux. C'est ainsi que nous retrouverons confiance et estime en nous. C'est ainsi que plus personne ne régentera nos vies à notre place. 
 
Un mouvement comme celui contre la loi Travail a cette heureuse particularité de casser le train-train de nos moroses existences mais aussi d'ouvrir une brèche dans l'ordre existant. C'est toujours une heureuse occasion pour sensibiliser les gens, les mobiliser, les soustraire (au moins pour un temps) à un monde qu'ils croient sans doute sans alternative, éveiller en eux des désirs révolutionnaires. C'est une heureuse rupture qui permet à nombre de gens de prendre du recul, de changer leur regard, de réfléchir, d'approfondir leur compréhension du monde, de faire des rencontres bouleversantes, de découvrir la joie de la lutte, d'entrapercevoir leur puissance cachée, d'entrapercevoir de nouveaux chemins, d'imaginer une nouvelle vie et un nouveau monde, d'inventer de nouveaux rapports avec les autres, de prendre goût à cette divine parenthèse jusqu'à peut-être ne plus avoir envie du moindre retour à la normale. Pour des dizaines voire des centaines de milliers de personnes, qui participe peut-être à leur première manif, ont fait grève, ont bloqué leur lycée, ont rejoint des manifs sauvages, ont été confrontés à la violence policière, c'est déjà un autre monde qui se construit dans les têtes et dans les cœurs. Pour eux, rien n'est plus tout à fait pareil, et rien ne sera jamais plus tout à fait pareil. De même la brèche qui s'est ouverte dans l'ordre existant ne se refermera jamais complètement – il en restera toujours quelque chose. Mais nous pouvons, nous devons travailler présentement à ce qu'elle grossisse, cette brèche, nous devons travailler à ce qu'elle devienne parfaitement ingérable pour le pouvoir, jusqu'à provoquer l'inimaginable. Si nous continuons à dépasser les bornes, à multiplier les débordements audacieux et à entraîner avec nous de plus en plus de monde, un mouvement comme celui-ci peut dégénérer en quelque chose de grand, d'irrésistible – l'insurrection !     
 
Alors, à l'attaque ! Rencontrons-nous ! Radicalisons-nous ! Allons rejoindre ceux qui luttent et s'organisent, dans la rue, sur les places, dans les facs ou dans les usines ! Ne restons pas sagement dans notre coin. Le train de la révolution ne repassera peut-être plus avant très longtemps.

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jeudi 10 décembre 2015

Pour sauver le climat : détruire le capitalisme !

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Si l’on veut vraiment sauver le climat, il faut commencer par détruire le capitalisme.
Non, il ne suffira pas, comme on voudrait nous le faire croire, de quelques efforts ici et là, de développer un peu les énergies renouvelables, pour empêcher le chaos climatique.
La solution n’est pas technique, elle est politique et morale.
Ce n’est pas de prouesses technologiques dont nous avons besoin, mais d’une révolution. D’une révolution politique et culturelle.
Nous devons remettre en cause un système tout entier, celui du capitalisme. Nous devons remettre en cause ce capitalisme qui est non seulement un système économique mais aussi un système de valeurs, une vision du monde, un imaginaire.
C’est le capitalisme qui, en subordonnant tout au profit, détruit le climat et l’environnement.
C’est le capitalisme qui, en nous incitant à produire et consommer toujours plus, détruit le climat et l’environnement.

Le principe du capitalisme, c’est le pognon avant tout. Le pognon tout de suite. Le pognon encore et toujours. Il faut faire du profit, il faut faire des gains de productivité, il faut faire des économies, et alors toute autre considération – qu’elle soit environnementale, sanitaire ou humaine – passe après, et c’est une logique que le capitalisme a réussi à imposer dans toute la société. Il faut faire toujours plus de profit, et en conséquence tout est appelé à devenir une source de profit, tout est voué à être transformé en marchandise, et alors plus rien n’est sacré – dans ce système les dégâts causés à l’environnement sont si peu un problème qu’ils sont aussi des occasions de faire du business.

Il faut faire du pognon, il faut accumuler toujours plus de pognon, ce qui veut dire concrètement pour le capitaliste : augmenter toujours plus sa production, et réussir à l’écouler. Ce qui donne, à l’échelle de la société, le culte de la « croissance », quasi-unanimement partagée. Il faut produire toujours plus, et donc consommer toujours plus – ce qui explique nos modes de vie consuméristes, ce qui explique la nécessité de créer en permanence de nouveaux besoins par le matraquage publicitaire et l’obsolescence programmée de nos divers appareils électriques. Et c’est cette course folle et sans fin à la croissance économique et à l’approfondissement de nos modes de vie (qu’on livre en exemple à suivre à tous les pays soi-disant « en retard ») qui nécessitent une énorme consommation (ou plutôt le gaspillage) d’énergies fossiles telles que le pétrole – et expliquent ces émissions massives de gaz à effet de serre qui provoquent aujourd’hui le réchauffement climatique.

Il suffit de s’intéresser à la question des transports pour appréhender l’impact désastreux du capitalisme et de son idéologie sur le climat. Une grande part du gaspillage d’énergie est en effet due aux transports de marchandises qui s’effectuent sur des distances de plus en plus longues. Les capitalistes veulent faire toujours plus de profits, ils veulent produire toujours moins cher, ils veulent pouvoir vendre toujours moins cher pour vendre toujours plus, et c’est pour cela qu’on délocalise nombre de productions dans des pays où la main-d’œuvre est très bon marché, qu’on préfère importer plutôt que de produire nous-mêmes – et pour transporter tous ces produits et matières premières d’un pays à un autre, voire d’un bout à l’autre de la planète, il faut évidemment consommer beaucoup de pétrole…

Tous responsables ?

Remettre en cause le capitalisme, c’est aussi faire le procès de tous ses grands organisateurs, de tous ses grands promoteurs. Ne nous laissons pas mystifier par le discours du « tous responsables » qui vise à dépolitiser la question et à évacuer les responsabilités. Non, ce n’est pas « l’homme », « l’activité humaine » en général qui serait responsable du réchauffement climatique, mais une certaine organisation du monde, et certains groupes humains. La majeure partie des êtres humains habitants sur cette planète – ceux qui ont la chance de vivre encore à l’écart de nos modes de vie délirants ou ont la malchance de subir la misère – n’ont aucune responsabilité dans ce réchauffement climatique (ce qui ne les empêchera pas d’en être les premières victimes…). Ce sont les pays « riches », industrialisés, qui sont les responsables du réchauffement climatique – dans lesquels il faut certes distinguer la responsabilité immense des dirigeants économiques et politiques de celle des populations consommatrices (et on ne parle évidemment pas de tous ceux, nombreux, qui sont exclus de la consommation). Si tous les habitants de la planète vivaient comme les Français, il faudrait trois planètes pour que nos déchets soient absorbés par la nature et ne provoquent aucun impact sur le climat – cinq si nous vivions tous comme des Américains, mais une planète suffirait largement si nous vivions comme des Burundais ! Bien évidemment, ce ne sont là que des moyennes, mais elles éclairent bien les responsabilités du système capitaliste consumériste et montrent aussi à quel point nos modes de vie ne sont pas généralisables – et donc indéfendables, si nous sommes soucieux non seulement d’environnement mais aussi de justice et de paix. Notons aussi, pour prendre la mesure des responsabilités des uns et des autres à l’intérieur des pays occidentaux, qu’à peine quatre-vingt-dix multinationales sont responsables des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre !

Sauver le capitalisme ou sauver le climat, il faut choisir

Réduire drastiquement l’exploitation et la consommation du pétrole serait extrêmement bénéfique pour le climat, mais cela serait un cataclysme économique et, au regard de la répartition actuelle des richesses, un véritable désastre social. Il faut bien comprendre que tout notre système économique, toute notre puissance économique, tout notre « confort » d’occidental repose sur le pétrole, cette énergie aux propriétés prodigieuses et très bon marché – d’autant plus bon marché que nous pillons avec soin les pays riches en pétrole, en particulier les pays arabes. Le coût économique du pétrole est essentiel : si la France a eu de la croissance économique en 2015, c’est uniquement grâce à la baisse du prix du pétrole… Il n’existe aucun substitut au pétrole, aucune énergie qui aurait tous les avantages (techniques et économiques) du pétrole sans ses inconvénients (émissions de gaz à effet de serre). Il ne faut pas, à ce propos, se faire des illusions à propos des énergies dites renouvelables qui ne sont pas si renouvelables que cela (leurs fabrications nécessitent des matériaux en voie de raréfaction), ni vraiment propres et de toute manière au fonctionnement bien trop coûteux pour espérer tirer d’elles ne serait-ce que le maintien du niveau de production actuel. Bien sûr, certains espèrent, croient fermement qu’une solution technologique sera un jour trouvée, mais est-il franchement responsable de continuer à détruire le climat et dilapider ce qui nous reste de pétrole en attendant une hypothétique solution à tous les problèmes ?

Tout le monde peut comprendre qu’il n’est pas possible de défendre à la fois le capitalisme et le climat. Qu’on ne peut pas viser à la fois la croissance économique et la sauvegarde de la planète. Qu’on ne peut pas à la fois défendre et étendre nos modes de vie consuméristes et vouloir mettre un coup d’arrêt à l’extinction des espèces.

Prendre des mesures écologiques, même fortes, même ambitieuses tout en restant dans le cadre capitaliste productiviste sera sans grand effet contre le réchauffement climatique. Il ne sert à rien de faire des économies d’énergies dans tel ou tel domaine si le profit continue à faire sa loi, autrement dit impose et incite à de nouvelles consommations d’énergies dans d’autres domaines. Il ne sert à rien non plus de développer, même considérablement, les énergies renouvelables si nous maintenons et accroissons encore notre niveau de production et de consommation – il n’y a pas d’énergie totalement propre, et le recours massif aux énergies renouvelables génèrera aussi des émissions de gaz à effet de serre (ne serait-ce que pour leur fabrication), sans compter d’autres types de pollutions et de nuisances.

De même, à quoi bon promouvoir des initiatives et des alternatives écologistes – aussi nécessaires soient-elles – si on laisse le capitalisme prospérer à côté : le capitalisme finit toujours par récupérer et marchandiser tout ce qui le conteste ou lui échappe, et ainsi lui faire perdre toute dimension et toute potentialité subversives – le bio n’est-il pas devenu un business comme un autre ?

La COP21 ou le bal des pompiers pyromanes

Il n’y a pas grand chose à espérer de la conférence actuelle sur le climat dans la mesure où tous les décideurs politiques et économiques (à l’exception de quelques hérétiques comme Evo Morales, le président bolivien) n’entendent aucunement remettre en cause le système capitaliste. Le but de la COP21 n’est d’ailleurs pas de sauver le climat, mais de sauver le capitalisme, en s’activant à le dédouaner de sa responsabilité dans le réchauffement climatique, en s’activant à défendre l’idée que le capitalisme peut tout à fait être écolo. Ils veulent bien moins polluer, certes, mais à condition que rien ne change, à condition que la croissance et les profits soient toujours au rendez-vous. Ils veulent bien moins polluer, mais il faut que les pertes générées par un moindre usage du pétrole soient compensées, largement compensées par les bénéfices que peuvent rapporter, entre autres, les industries liées aux énergies renouvelables. Tout est source de profit pour les capitalistes, même et surtout les dégâts qu’ils créent…

Tous les remèdes miracles vantées par nos dirigeants contre le réchauffement climatique, comme la politique du « pollueur-payeur », sont complètement colonisés par la mentalité capitaliste et s’avèrent donc totalement inefficace. L’exemple du « marché carbone » est édifiant. Dans ce système, les entreprises peuvent polluer jusqu’à un certain point, et si elles dépassent la limite, elles doivent payer une taxe (somme toute modeste). Mais par contre si elles polluent bien en deçà de cette limite, elles peuvent vendre leurs « droits à polluer » inutilisés à d’autres entreprises ! Et que font les grandes entreprises ? Elles délocalisent leurs activités dans des pays non soumis à cette mesure, et font du business avec leurs « droits à polluer »…. Voilà une politique totalement inefficace, mais que l’on compte poursuivre et approfondir… La politique du « pollueur-payeur » apparaît positive au premier abord, mais qu’est-ce qu’elle signifie au fond ? Que ceux qui ont assez d’argent pour polluer, c’est-à-dire déjà les plus gros pollueurs, peuvent continuer à polluer en parfaite bonne conscience, pendant que les plus modestes sont pénalisés. Bref, non seulement ça ne change rien au problème, mais c’est créateur de nouvelles difficultés pour les classes populaires.

Prendre des mesures écologiques fortes tout en restant dans ce système capitaliste, c’est faire payer la note aux pauvres qui sont pourtant les moins pollueurs, c’est exacerber les injustices et les inégalités, c’est provoquer un véritable désastre social.

Chacun voit aussi la limite des efforts que nous pouvons faire individuellement. Beaucoup voudraient bien, par exemple, se débarrasser de leur voiture. Mais peu réussissent à s’en passer ; car on en a besoin pour se rendre sur son lieu de travail qui se situe à des dizaines de kilomètres chez soi ; car on habite à la campagne ; car il n’existe pas de transport en commun, etc. Chacun comprend à quel point la société telle qu’elle est organisée nous impose ses contraintes, qu’il est difficile de briser sans réponse collective et politique. Combien réduire drastiquement l’usage de la voiture sans questionner, au-delà même de la politique des transports, l’aménagement du territoire, l’organisation du travail, l’accès au logement – bref sans questionner le modèle économique, le pouvoir, la propriété ?

On ne pourra pas faire d’écologie sérieusement si l’on ne permet pas à chacun de vivre écolo, si l’on n’accorde pas aux plus pauvres un véritable droit à l’existence. C’est bien pour cela, aussi, qu’il faut changer radicalement l’organisation de nos sociétés, et rompre avec ce système capitaliste qui est par essence inégalitaire et créateur de misère. C’est bien pour cela que les efforts à faire doivent être équitablement répartis (c’est aux plus riches d’abord de faire des sacrifices). C’est bien pour cela qu’il faut instaurer un véritable partage des richesses – à l’échelle de nos sociétés comme à l’échelle du monde.

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Construire une société d’égaux

Pour sauver le climat et les espèces qui vivent sur terre, il est donc impératif de détruire le capitalisme. C’est-à-dire détruire ce système où la machine économique est toute entière mobilisée au service du profit et de la croissance économique, un système qui cherche à tout marchandiser et dans lequel l’argent régit nos existences, un système dans lequel une petite minorité décide de tout et exploite la majorité, un système qui génère des inégalités de richesse. Tout dans ce système est nocif pour le climat et pour la nature, tout dans ce système fait obstacle à une vraie politique en faveur du climat. On ne peut pas espérer un avenir pour l’humanité en continuant à vivre sous le joug d’un système qui ne connaît que le court-terme, qui se moque éperdument de ce qui peut se passer à long terme.

Il est impératif de détruire le capitalisme, c’est-à-dire de développer à la place une organisation sociale dans laquelle les activités dites économiques seraient dégagées du diktat du profit et de la croissance, seraient organisées dans le seul souci de la dignité humaine et dans le respect scrupuleux de la nature. Détruire le capitalisme, c’est-à-dire construire une société d’égaux, une société sans classes, sans chefs, sans exploiteurs, dans laquelle les travailleurs détiendraient les moyens de production et détermineraient souverainement la finalité de leurs activités ; une société dans laquelle serait assurée l’égalité des conditions ; une société dans laquelle l’argent ne régirait plus nos existences, sinon à leurs marges ; une société dans laquelle le droit à l’existence primerait sur le droit de propriété ; une société dans laquelle ce qui constitue un bien commun, un bien élémentaire et précieux pour l’humanité ne pourrait plus être ni privatisé ni marchandisé. Autant d’objectifs désirables et nécessaires qui exigeraient préalablement de mettre en pièces le pouvoir des banques et des marchés financiers en rendant aux citoyens la maîtrise de la monnaie et du crédit ; d’interdire la propriété lucrative (c’est-à-dire de posséder un bien qu’on n’utilise pas pour en tirer un profit), d’interdire la rente, l’usure, la spéculation, bref tout ce qui permet de voler le fruit du travail d’autrui et de gagner de l’argent sans travailler ; de réduire à néant ou presque les écarts de revenus, partager le travail en diminuant pour chacun le temps à y consacrer ; d’interdire la publicité ; de relocaliser les activités, redévelopper les circuits courts, redévelopper l’agriculture biologique et paysanne, etc.

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi en finir avec l’organisation du monde actuelle. En finir avec les inégalités de richesses, non seulement au sein de nos sociétés, mais aussi et surtout au niveau planétaire, entre les pays du Nord, dits « développés », et ceux du Sud, dits « en voie de développement ». En finir avec le pillage des seconds par les premiers. Baisser le niveau de vie des pays « riches » – au lieu de chercher à convertir les pays « pauvres » à des modes de vie qui ne sont absolument pas généralisables. Rompre avec l’idéologie du « développement », qui veut faire croire aux pays « pauvres » qu’ils sont « en retard » sur les pays « riches » et qu’ils doivent rattraper et copier leur pitoyable modèle économique. Ce bouleversement dans les rapports entre pays du Nord et du Sud est d’autant plus nécessaire que ces derniers, nous l’avons dit, seront les plus touchés par le réchauffement climatique.

Détruire le capitaliste qui est en nous

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi rompre avec sa vision du monde et de la vie. Il est essentiel de comprendre que le capitalisme n’est pas qu’un système économique mais aussi un système de valeurs, une idéologie, un imaginaire, bref une certaine idée du monde et de la vie, qui a réussi à s’imposer à nous – et commande nos existences bien plus que nous le croyons. Ce que nous prenons pour un progrès, une libération – nos modes de vie consuméristes, faciles et abondants – sont en réalité ce par quoi nous avons été le plus solidement asservi et dégradé jusqu’ici, et ce par quoi le capitalisme réussit à s’emparer de nos âmes, à modeler nos pensées et nos comportements pour les mettre en conformité avec ses objectifs et à faire de chacun de nous de simples rouages de sa machine. Bien davantage que le diktat du salariat, c’est le consumérisme, le désir consumériste qui constitue aujourd’hui la meilleure des polices pour le capitalisme ; qui achète ne fait jamais qu’obéir à un ordre, qui croit se faire plaisir en achetant fait surtout plaisir à un système. On ne sait rien encore du capitalisme si l’on ne saisit pas son aptitude à remodeler les sociétés à son image – si l’on ne saisit pas à quel point il structure l’organisation de nos sociétés, nos manières de penser et de vivre, nos rapports aux autres. Dans les sociétés occidentales, le capitalisme a détruit ou quasiment détruit toutes les cultures populaires et traditionnelles, c’est-à-dire toutes les autres manières qui existaient d’envisager le monde et de s’y comporter. Il a réussi à nous imposer sa propre « culture », en nous imposant de ne plus envisager le monde que sous son angle à lui, l’angle économique, l’angle quantitatif, matériel, financier, en réduisant nos vies à la production et à la consommation, en marchandisant quasiment tous les rapports humains et tous les aspects de la vie.

Le capitalisme n’est pas un ennemi qui nous fait face mais un ennemi qui nous traverse. Détruire le capitalisme, c’est d’abord détruire le capitaliste qui est en nous. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans engager d’abord une puissante bataille culturelle, sans engager d’abord une véritable décolonisation de nos imaginaires. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans s’attaquer à notre mentalité consumériste et individualiste. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans mener une guerre impitoyable à l’égoïsme, à la cupidité, à l’avidité, au calcul, à l’esprit de compétition, au court-termisme – tous ces comportements sur lesquels se fonde le capitalisme et qu’il impose et encourage – et leur opposer d’autres principes : la solidarité, la générosité, l’égalité, la coopération, la sobriété… Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans remettre en cause ces idées étriquées et pitoyables de la vie, du bonheur, de la réussite qu’il nous impose – et lui en opposer de plus nobles et de plus désirables. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans nous sortir de cette obsession de tout mesurer, de tout compter, de tout chiffrer, de tout quantifier, de tout évaluer – par laquelle le capitalisme colonise aussi nos esprits et nos vies. Bref il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans déséconomiser nos existences, sans redévelopper des rapports non marchands, sans défendre et promouvoir d’autres cultures, d’autres façons d’envisager et de vivre le monde, sans défendre et promouvoir tous les modèles de vie (notamment ce qui reste ici de modes de vie populaires, ou ce qui reste ailleurs de modes de vie dits « traditionnels » ou « primitifs ») qui résistent et s’opposent à celui vanté et imposé par le capitalisme : le modèle consumériste, qui n’est jamais que la généralisation du modèle bourgeois.

Détruire le capitalisme n’implique pas autre chose que ce qu’on appelle – avec une certaine terreur – la décroissance. Il n’est pas inutile de préciser ici que cette décroissance que de plus en plus de gens appellent de leurs vœux n’a strictement rien à voir avec une récession. Il est certain qu’il n’y a rien de pire qu’une société vouée à la croissance, comme la nôtre, qui ne connaît pas de croissance. Dans un système capitaliste, l’absence de croissance signifie le maintien voire l’amplification des injustices, des inégalités, de la misère. Et le temps viendra très vite où nous n’aurons plus aucune croissance, que nous le voulions ou non, au regard de l’amenuisement programmé des réserves de pétrole. Aussi déplaisant soit-il, une croissance infinie est impossible sur une planète aux ressources finies. Toute la question aujourd’hui est de savoir dans quelle condition nous vivrons sans cette croissance. Dans l’ordre ou le chaos ? Dans la justice ou sous toujours plus d’injustices ? Assurément, la décroissance que nous prônons devra d’abord être celle des injustices et des inégalités.

Moins de biens mais plus de liens

Si nous ne sommes pas capables d’une autre approche de la vie, si nous ne sommes pas capable de nous extraire de cette idée saugrenue que le bonheur est dans l’accumulation d’argent et de biens matériels, si nous ne sommes pas capables de raisonner au-delà de notre petite échelle individuelle, il est clair que les sacrifices à faire pour sauver le climat pourront apparaître énormes. Alors, oui, nous devrons tôt ou tard en finir avec l’usage effréné de la bagnole et de l’avion, mais si nous avons la volonté de dépasser notre égoïsme et d’instaurer une véritable fraternité nous pourrons conserver une bonne partie de notre « confort » matériel actuel – tout en garantissant à chacun la satisfaction de ses besoins les plus vitaux. Dans ce but, on pourrait ainsi imaginer, concrètement, de mettre en partage nos moyens matériels d’existence, de mettre au point un usage collectif de nos machines les plus coûteuses en énergie (par exemple la bagnole) avec nos amis, nos voisins ou d’autres personnes dans le cadre de groupes ad hoc. Non seulement nos « privations » seront modestes mais nous prendrions conscience que la richesse, l’aisance, le confort sont en fin de compte moins affaire de biens que de liens. Non seulement nous perdrions peu mais nous gagnerions une qualité de vie que nous sommes loin d’avoir aujourd’hui – pensons notamment à tout ce mal-être, à toutes ces souffrances psychiques que génèrent l’isolement, le chacun pour soi et la guerre de tous contre tous, au travail et ailleurs, pensons à tout cet inconfort et à toutes ces maladies dus à la pollution. La qualité de vie n’est en effet en rien synonyme de « pouvoir d’achat » et de patrimoine (pis, on ne voit que trop ce qu’une vie réduite à la production et la consommation et une trop grande place accordée aux richesses matérielles peuvent engendrer d’aliénation et d’appauvrissement de la vie). La qualité de vie se mesure bien davantage dans la possibilité pour chacun de vivre dans un cadre agréable et exempt de toute pollution et de tout stress, de bien manger, d’être en bonne santé, d’être libre de mener, non une vie de riche, mais une vie riche – une vie où l’on puisse être autre chose qu’un consommateur et un producteur, où l’on puisse entretenir des relations profondes et intenses avec les autres, explorer les contrées de l’amour, du jeu, de l’art, de la connaissance, explorer toutes les facettes de son être, développer ses facultés, s’épanouir, se réaliser, exploiter toutes ses potentialités créatrices, communier avec la nature, s’attacher au beau, aux choses prétendument « inutiles », etc. Bref la qualité de vie a tout à voir avec la « production » d’autres richesses que celles matérielles – ce que pourrait précisément permettre une société émancipée des carcans capitalistes et consuméristes.

Ne nous laissons pas intimider par tous ces adorateurs du capitalisme qui nous expliquent que sortir du capitalisme et mettre en œuvre une décroissance généreront une apocalypse sociale, une misère terrifiante. Tout le monde voit bien que l’on peut vivre dans un monde débordant de richesses matérielles et y déplorer pourtant beaucoup de misère. Il y a tant de gens, en France même, qui galèrent, qui vivent dans la misère ou tout proche, alors que nous n’avons jamais été aussi riches – matériellement parlant. Il n’est pas difficile de constater que la misère n’est pas dû à un défaut d’argent, de moyens matériels, mais d’abord à un défaut de solidarité. Pour bâtir un monde prospère, au sens le plus noble du terme, un monde sans misère, nous avons besoin moins de richesses matérielles que de solidarité et de partage…

Se réapproprier nos vies

Il faut donc détruire un système destructeur, et pas seulement pour le climat. Quand bien même le capitalisme ne détruirait pas le climat, il n’en resterait pas moins à éradiquer, pour toutes les vies humaines qu’il détruit, pour toutes les injustices et violences qu’il suscite sur cette Terre, pour cette vie absurde et médiocre qu’il nous impose. Quand bien même nos modes de vie seraient soutenables et généralisables à la planète entière, ce serait encore une raison supplémentaire de les refuser et de les combattre.

Détruire le capitalisme exige que nous soyons résolus à ne plus le servir, mais aussi que nous sachions construire autre chose en parallèle et à ses dépens. Déserter, saboter, bloquer, oui, mais aussi créer, expérimenter, ériger partout des alternatives, élever partout des petits morceaux d’un autre monde. Faire grève, oui, mais que cette grève soit aussi celle de la consommation, et qu’elle puisse nous ouvrir à d’autres visions du monde, à d’autres façons de vivre. On ne détruira pas le capitalisme sans reprendre en main nos existences, sans nous libérer de l’emprise des biens matériels, sans réapprendre et reconquérir notre autonomie – face à un système économique et une infrastructure technologique gigantesque qui nous ont soigneusement dépossédé de tous nos moyens d’existence –, sans retrouver des savoir-faire aujourd’hui confisqués ou abandonnés.

De petits sacrifices pour en éviter de grands

Alors, oui, la sauvegarde de la planète réclame des « sacrifices ». Mais de bien maigres sacrifices en comparaison des sacrifices – de véritables sacrifices humains – auxquels nous nous exposons si nous ne faisons rien. Le réchauffement climatique n'est pas une petite affaire. Il va entraîner et entraîne déjà de grands bouleversements (la question n’est plus aujourd’hui d’empêcher le réchauffement climatique, mais d’en réduire le plus possible son impact). C’est, au bout du compte, la survie même de l’humanité qui est en jeu. On parle beaucoup de la montée des océans et de la disparition de nombreuses espèces animales, mais il ne faut pas oublier la multiplication et l’aggravation de catastrophes naturelles (cyclones, sécheresses…) et aussi des phénomènes plus durables comme la désertification. Les sécheresses et désertifications, qui touchent et toucheront essentiellement les pays du Sud (ceux-là qui ne sont pour rien dans le réchauffement climatique), ont des incidences très graves : c’est la baisse voire l’absence de récoltes, la pénurie d’eau, et donc des gens privés de leurs moyens de subsistance, la misère, des exodes massifs, la hausse du prix des aliments, des problèmes pour s’alimenter dans toute la population, et au final des tensions sociales et internationales fortes qui peuvent déboucher sur des guerres…. C’est d’ailleurs l’une de ces sécheresses qui a contribué pour une grande part à la guerre civile qui ensanglante aujourd’hui la Syrie.

Le réchauffement climatique est assurément la plus grande menace qui pèse sur l’humanité, ne serait-ce que parce qu’elle va aggraver tous les problèmes, toutes les injustices que nous subissons aujourd’hui. Rester passif devant cela, c’est être les complices d’un véritable crime.

 

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lundi 12 octobre 2015

Air France : la vraie violence est du côté des patrons !

 

insoutenable violence

La violence, ce n'est pas d'arracher une chemise à un directeur des « ressources humaines »... La violence, c'est de licencier des milliers de personnes juste pour faire du pognon, avec toutes les conséquences terribles que cela peut avoir pour ces derniers dans une société comme la nôtre : misère, exclusion, dépression, suicide, etc.

La violence, la véritable violence, elle n'est pas du côté des salariés qui expriment une colère légitime, elle est du côté des patrons et des actionnaires qui, par cupidité, par souci de rentabilité, sèment la misère et la souffrance à grande échelle. Une violence qui ne s'exprime pas seulement dans les licenciements, dans les délocalisations et le chômage de masse mais aussi dans la précarisation du travail, dans la dégradation et le durcissement des conditions de travail – un durcissement qui engendre maintes maladies, maintes souffrances psychiques (pensons aux troubles musculo-squelettiques ou encore au burn out) et de nombreux accidents (540 accidents mortels en 2013 en France !). Une violence qui s'exprime, en fin de compte, dans cette tyrannie de l'emploi, dans cette obligation d'occuper un emploi salarié, n'importe quel emploi salarié, pour pouvoir simplement vivre et être estimé socialement – ce joug organisé par les capitalistes qui fait de nous leurs esclaves, et nous rend à la fois complices et victimes de leurs pires besognes.

Les véritables voyous, on le voit, ce sont les capitalistes qui n'ont d'autre morale que l'argent, et non pas les salariés qui se défendent comme ils le peuvent.

Et pourtant, ce sont eux, les salariés d'Air France qui se sont rebiffés contre leurs agresseurs, qui sont l'objet d'un lynchage politique et médiatique, ce sont eux qui sont l'objet de poursuites judiciaires et sont interpellés chez eux à six heures du matin comme s'il s'agissait de dangereux criminels – une férocité tristement ordinaire dès qu'il s'agit de humbles et qui n'a d'égale que la délicatesse et la mansuétude dont on fait toujours preuve quand il s'agit de puissants !

Honte à ceux qui osent inverser les rôles et les responsabilités. Honte à ceux qui se taisent devant la vraie violence et osent traiter de « voyous » ceux qui, parmi les victimes de cette violence, ont le tort de ne pas accepter leur sort avec le sourire ! Honte à Valls, Hollande et à tous ces prétendus « socialistes » qui prennent constamment le parti des barbares du patronat et de la finance.

Il n'y a pas de plus grande hypocrisie de n'appeler « violence » que la violence de ceux qui s'insurgent contre la première des violences, « la violence institutionnelle, celle qui, comme le disait Dom Hélder Camara, légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d'hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. » Il faut en finir avec cette propagande qui détourne le sens des mots pour maquiller de toutes les vertus les crimes et méfaits du pouvoir et criminaliser ceux qui osent les dénoncer et les combattre (pensons par exemple à Erri de Luca, un écrivain italien qui risque la prison pour avoir appelé à mettre en échec la construction de la ligne de TGV Lyon-Turin). Il faut en finir avec cette propagande qui s'active à inculquer la honte et la culpabilité chez ceux qui se révoltent ou voudraient se révolter. Il faut rejeter cette propagande qui traite de «casseurs» ceux qui brûlent des bagnoles ou détruisent quelques vitrines par rage et désespoir mais jamais ceux qui, du haut de leurs bureaux, détruisent nos vies, notre santé (voir le scandale du diesel) ou saccagent la nature (comme à Notre-Dame-des-Landes ou au Testet) pour faire du profit ; qui traite de «violents» ceux qui se révoltent contre la police et ses violences mais jamais les policiers coupables de violences ; qui traite d'«assassins» ou de «terroristes» ceux qui prennent les armes contre leurs oppresseurs (pensons aux Palestiniens) mais jamais les puissants qui tuent d'innombrables êtres humains par leurs guerres, leurs embargos ou leurs «plans sociaux».

Comme le dit Graham Greene, «la violence peut être une forme de l'amour, ça peut être un visage indigné de l'amour. La violence est une imperfection de la charité mais l'indifférence est la perfection de l'égoïsme. » Quel qu'en soit son intensité, on ne peut pas mettre sur le même plan la « violence » des opprimés avec celle des oppresseurs, on ne peut pas mettre sur le même plan la « violence » de ceux qui luttent pour la justice avec celle des gardiens de l'injustice. Toute « violence » est préférable à l'indifférence et à la soumission – ce que Gandhi lui-même, le chantre de la non-violence, reconnaissait.

Comme les 2900 salariés d'Air France concernés par le « plan social », tous ceux dont la vie est réduite à une simple variable d'ajustement ont le droit et même le devoir de se révolter.

Non seulement les «violences» commises par les salariés d'Air France ne sont pas condamnables, mais elles sont à saluer. Elles sont à saluer eu égard à ce qu'elles incarnent d'exemplaire et réjouissante rupture avec toutes nos habitudes serviles et masochistes. Il est vraiment sain et salutaire que des victimes de violences patronales s'en prennent enfin à leurs agresseurs plutôt que de perpétuellement prendre sur eux, plutôt que d'encaisser encore et encore sans rien dire, comme cela se passe malheureusement dans 99,9% des cas, un comportement qu'elles paient cher : combien de salariés poussés au burn out ? à la dépression ? combien ont sombré dans l'alcool ou la drogue ? combien se sont suicidés ou tentés de se suicider ? Qu'on le veuille ou non, nos corps réagissent toujours d'une manière ou d'une autre aux violences et humiliations que nous subissons ; alors, oui, plutôt l'arrachage de chemises que de crever à petit feu. Il est vraiment sain et salutaire que nous nous en prenions enfin à quelques-uns des responsables de nos malheurs plutôt que continuer à nous défouler sur nos femmes, nos enfants ou nos voisins qui n'ont pas la même couleur de peau que nous. Face au mal-être des salariés, les gardiens de l'ordre capitaliste préconisent les antidépresseurs et la haine de l'immigré ; nous, nous préconisons la révolte.

Il faudrait que les salariés d'Air France aient honte, s'excuse haut et fort d'avoir osé arracher leurs chemises à deux larbins du capital ; il y a tout au contraire ici matière à fierté et à exemple !

La honte doit changer de camp. Ce n'est pas à nous d'avoir honte mais aux riches, aux capitalistes, aux banquiers. Ils veulent que nous ayons honte, non seulement d'oser nous révolter mais tout simplement de ne jamais être assez dociles et rentables à leurs yeux. Ils veulent que nous ayons honte, et que nous nous les représentions au contraire comme des bienfaiteurs de l'humanité, ce qu'ils ne sont pas ; cela pour nous résigner à accepter le monde tel qu'il est. Ils aiment tant nous rabaisser en nous traitant de «charges», de «coûts», voire pour certains d'entre nous d'«assistés», alors que ce sont eux qui sont un fardeau pour la société, par leur voracité sans bornes, alors que ce sont eux les véritables assistés, eux qui vivent sur le dos et la sueur des travailleurs. Ils aiment tant pointer du doigt les «fraudeurs» aux allocs' alors qu'ils sont, eux, les champions de la fraude. Ils se montrent intraitables avec les «voleurs», ceux qui, parmi les laissés-pour-compte de la société, sont parfois contraints de voler pour simplement survivre ou exister socialement, alors qu'ils sont eux les plus grands voleurs, alors qu'ils détournent et extorquent des milliards au détriment des plus pauvres. Il est temps de renvoyer ces gens à leurs propres bassesses et de cesser de nous laisser insulter et rabaisser.

La honte doit changer de camp. La peur aussi. Il est temps de faire comprendre à tout ce beau monde qu'on ne peut pas semer la misère et le malheur impunément. Il est temps de leur faire comprendre qu'on ne peut pas humilier des êtres humains et prétendre en même temps au respect de sa personne. Les capitalistes ont à leur disposition une police et une «justice» pour nous intimider et nous faire marcher droit ; opposons-leur une force plus dissuasive encore : celle qui a la vérité et la justice avec elle, celle qui requiert une unité et une solidarité sans faille de notre camp, celle qui se déploie à travers nos luttes et nos milles et une bravoures, celle qui se nourrit sans cesse de notre intelligence et de notre inventivité.

On le voit : il a suffi de leur arracher deux chemises pour qu'ils prennent peur. Rien ne leur fait plus peur que notre absence de peur. D'où le caractère ahurissant des réactions médiatiques et politiques. D'où les poursuites judiciaires et l'arrestation brutale et humiliante de ces valeureux empêcheurs d'humilier en rond. Il leur faut prévenir toute contagion, alors ils redoublent de terreur... Ne nous laissons pas impressionner.

Cette férocité n'étonnera que ceux qui ignorent que nous sommes en guerre. Oui, c'est bien une guerre quotidienne que les riches et les capitalistes nous mènent pour s'assurer de notre dévouement à les servir et les enrichir. Oui, c'est bien une guerre qu'ils mènent pour se goinfrer toujours plus au détriment de notre droit à la vie et au bonheurOui, c'est bien une guerre qu'ils mènent pour démanteler tous nos acquis sociaux, qui sont pour eux autant d'inacceptables entraves à leurs criminelles ambitions. Oui, c'est bien une guerre dont il s'agit – une guerre économique, idéologique et psychologique. Le temps est venu d'en prendre conscience et d'enclencher la contre-offensive. Le temps est venu de reprendre l'offensive contre tous ceux qui, comme le patron d'Air France, se croient autorisés à briser la vie de milliers de gens et cache à peine leur volonté d'en finir, entre autres choses, avec le droit de grève et l'interdiction du travail des enfants !

Bien sûr, ils sont très forts, eux et leurs valets politico-médiatiques, pour détourner notre attention, pour détourner nos colères sur les «immigrés», les «musulmans», les «Roms» et j'en passe – le fameux «diviser pour mieux régner». Nous ne devons pas tomber dans leur piège ! Il n'y a pas d'autre guerre que celle que les riches nous font et que nous sommes condamnés à gagner.

Notre colère, notre détestation de ces gens est légitime et louable. Toujours est-il que nous devons, pour le bien de notre cause, éviter de nous laisser aveugler et dévorer par notre colère et notre haine. Si la violence est parfois légitime et obligatoire, elle n'est pas une vertu en soi. Il ne serait pas imaginable de bâtir un monde plus juste en étant injuste nous-mêmes. De même, il serait tout aussi impossible de remporter notre combat si nous ne relevions pas notre part de responsabilité dans les injustices et les oppressions actuelles – si nous ne reconnaissions pas qu'ils n'ont de pouvoir que celui que nous leur laissons.

C'est dire que le grand combat libérateur que nous avons à mener devrait consister moins à prendre les armes contre nos ennemis qu'à imaginer et édifier un monde où nous n'aurions plus à les craindre ; moins à combattre les puissants qu'à combattre nos lâchetés et nos errements sur lesquels ils fondent leur pouvoir ; moins à traquer les champions de la cupidité que la cupidité elle-même.

 

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dimanche 11 octobre 2015

Entre les «barbares de la civilisation» et les «civilisés de la barbarie», nous choisissons les «barbares» !


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« En [17]93, selon que l'idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c'était le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l' égalité, la fraternité, le pain pour tous, l'idée pour tous, l'édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d'eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C'étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

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Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l'épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l'échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares.»

Victor Hugo, Les Misérables

mercredi 30 septembre 2015

"Crise des migrants" : ce qu'il faut comprendre pour agir vraiment

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Après s’y être montrée résolument hostile pendant des mois, la bande de médiocres qui prétend diriger la France a finalement consenti à accueillir 24 000 réfugiés syriens supplémentaires… sur deux ans – soit au total 33 000.

Ce que ces messieurs dames osent appeler « générosité » et « fidélité à nos traditions d’accueil » ne relève en fait que d’un pur souci d’image : ils ne peuvent pas se permettre de perdre la face alors qu’une « vague migratoire » inédite depuis des décennies secoue l’Europe, et est au centre de toutes les attentions. Il n’y a, dans l’attitude de la France comme des autres pays européens face à la « crise des migrants », que de l’hypocrisie, que de la bonne conscience mêlée souvent à de l’opportunisme économique – mais absolument aucune générosité. L’Allemagne de Merkel est emblématique de cette fausse générosité, elle qui passe maintenant pour le phare de la bonté humaine alors qu’elle ouvre grand ses frontières aux réfugiés syriens uniquement parce qu’elle a un besoin impérieux de main-d’œuvre.

On accueille quelques réfugiés syriens (tout au plus 150 000 pour toute l’Union européenne) alors qu’ils sont à ce jour plus de cinq millions à avoir fui leur pays en guerre, et les gouvernements européens croient s’en tirer à bon compte ! On fait preuve d’un peu de « générosité » envers les Syriens qui fuient la guerre, mais c’est pour mieux nous faire oublier que l’on va, en parallèle, redoubler d’inhumanité vis-à-vis de tous les autres migrants, en particulier ceux qui fuient la misère – ces migrants, africains pour l’essentiel, qui sont eux des « mauvais » migrants et peuvent continuer à mourir en mer. On voudrait aussi par un peu de « générosité », de « compassion », masquer les raisons pour lesquels les uns fuient la guerre, les autres la misère. On voudrait aussi par des discours faussement « droit de l’hommiste » nous faire oublier les responsabilités des gouvernements occidentaux dans cette catastrophe humanitaire.

Pourtant si l’on veut apporter une véritable aide à tous ces gens qui fuient leur pays, il faut d’abord faire l’effort de rechercher et d’analyser les causes profondes de leur exode.

Aux origines du drame des migrants : nos pillages et nos guerres

On nous dit que les réfugiés syriens fuient la guerre. Mais nous dit-on les responsabilités des pays occidentaux (et notamment de la France) dans cette guerre et ce chaos qui frappent les Syriens ? Il y a bien sûr la responsabilité écrasante d’Assad et de son régime détestable, mais était-il bien responsable d’armer contre lui des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda, comme l’ont fait la France et les Etats-Unis, et qui ont par la suite participé à la création de l’ « Etat islamique » ? La France, aveuglée par son désir de faire tomber Assad à tout prix, non pour y installer la « démocratie » comme elle le prétend mais pour pouvoir contrôler un point hautement stratégique dans le transit du gaz et du pétrole de toute la région, a enfoncé la Syrie dans le chaos. Si la Syrie, mais aussi l’Irak et la Libye sont en proie aujourd’hui au chaos et sous la menace d’islamistes parmi les plus sinistres, il n’y a rien de bien mystérieux : c’est la conséquence de nos guerres soi-disant « pour la démocratie » et en réalité pour le contrôle et le pillage de leurs richesses ; des guerres et leur cortège de dévastations et d’humiliations qui ne pouvaient guère propager au cœur des populations locales autre chose que haine et extrémisme. Comment peut-on, après avoir allumé l’incendie et répandu le sang, rechigner à tendre la main à ces gens qui viennent demander asile ? Comment peut-on, comme la France, être l’un des plus grands marchands d’armes au monde et se sentir aussi peu responsables du sort de ceux qui fuient la guerre et les massacrons ? Et quand bien même n’aurions-nous aucune responsabilité dans ces guerres, nous n’aurions pas moins un devoir de solidarité ; rien ne saurait excuser notre indifférence.

Quant aux migrants qui fuient la misère, essentiellement des Africains, on ne nous en dit pas davantage sur la terrible responsabilité – là encore – des pays occidentaux. On ne nous dit pas à quel point nous pillons les pays du Sud, en particulier ceux du continent africain, et y semons par là la misère. On ne nous dit rien des mécanismes par lesquels ce pillage s’organise – un pillage qui n’est pas moins intense qu’à l’époque de la dite colonisation. On ne nous dit rien du rôle clé que jouent nos guerres et interventions armées en Afrique et ailleurs dans ce pillage organisé. On ne nous dit rien, par exemple, des « accords » commerciaux iniques qui imposent aux Africains de vendre leurs matières premières à des coûts inférieurs à celui du marché mondial et interdisent la taxation des produits importés d’Europe. On ne nous dit rien du contrôle étroit qu’exerce la France sur la politique monétaire de ses ex-colonies d’Afrique à travers le Franc CFA. On ne nous dit rien de ces dettes pharamineuses et illégitimes, contractées par le passé par des dictateurs et politiciens malhonnêtes, que l’on ose réclamer aux pays africains, et dont le paiement des intérêts prend souvent une énorme place dans les budgets nationaux et empêchent le financement de services indispensables à la population. On ne nous dit rien des agissements des multinationales, pleines d’imaginations pour ne pas payer l’impôt et pratiquer la fraude fiscale. Surtout, on ne nous dit pas à quel point la puissance de notre économie et notre haut niveau de vie sont redevables de ce pillage.

Accueillir toute la misère du monde ? Non, cesser de la fabriquer !

A ceux qui réclament que l’on tende la main aux migrants qui débarquent en Europe, on oppose le sempiternel et lassant « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». S’il faut accueillir ceux qui frappent à nos portes, il s’agit bien moins d’« accueillir toute la misère du monde » que de cesser de la fabriquer. Cette misère que l’on regarde comme si nous y étions étrangers, c’est bel et bien notre misère. Cette misère est d’abord le fruit de notre misère morale.

Ne plus fabriquer cette misère implique de mettre hors d’état de nuire tous ceux qui organisent le pillage et la mise à sac des pays du Sud, dirigeants politiques et économiques en tête. Ce qui veut dire aussi, concrètement : cesser d’alimenter ces mécanismes de pillage en adoptant des modes de vie plus sobres. Il faut bien comprendre que notre niveau de vie actuel, à nous la plupart des Occidentaux, n’est possible que par le pillage des pays du Sud et le maintien d’une grande partie de leur population dans la misère. Il faut bien comprendre, par exemple, que notre usage effréné de la voiture implique un approvisionnement bon marché en pétrole et donc l’usage régulier de la force contre les pays arabes. Dès lors, nous devons nous faire un devoir de refuser tout confort et toute jouissance bâtis sur la souffrance et la misère. Il faut aussi comprendre que nos modes de vie ne sont pas généralisables – ils sont écologiquement insoutenables – et sont dès lors doublement indéfendables. Il s’agit donc pour nous de « vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre » comme le disait Gandhi – et qui est le véritable sens de l’austérité. Il s’agit donc pour nous de faire le choix entre « l’eau pour tous ou le champagne pour quelques-uns » pour reprendre l’avertissement du président burkinabè Thomas Sankara, l’un des rares présidents africains à avoir tenu tête aux prédateurs occidentaux.

Aider vraiment les pays du Sud, c’est d’abord cesser de leur nuire

Ne plus fabriquer cette misère, ne plus contribuer aux guerres pour le contrôle des ressources comme le pétrole, cela exige un véritable bouleversement de notre regard sur le monde. Il s’agit notamment d’en finir avec notre regard condescendant, notre regard colonial sur l’Afrique et l’ensemble des pays du Sud. Depuis le XIXe siècle nous n’avons cessé de regarder l’Afrique, en particulier, comme un continent démuni, un continent « en retard », « sous-développé », peuplé d’incapables, et qui aurait forcément besoin de l’aide des Occidentaux – et nous avons fini par insinuer chez ces populations un véritable sentiment d’infériorité. Jadis on voulait « civiliser » l’Afrique, aujourd’hui on veut la « développer », mais la condescendance reste la même. Aider véritablement l’Afrique requiert pour les Occidentaux de cesser instamment d’inoculer aux Africains le poison du « développement », cet idéal faussement bienveillant qui a surgit dans les années soixante lors de la « décolonisation » et dont le but était d’imposer aux pays du Sud notre imaginaire consumériste et notre modèle économique destructeur – qui serait le seul modèle de « développement » possible – pour en faire des instruments plus dociles et plus productifs. Un « développement » qui a surtout consisté à détruire toutes les structures économiques traditionnelles, à saccager toutes les solidarités communautaires qui faisaient depuis des siècles la richesse de ces pays et les prémunissait contre la misère. Un « développement » qui a placé les Africains sans défense face aux prédateurs capitalistes et leur a fait connaître des drames humanitaires sans équivalent dans leur histoire. « N’est sous-développé que celui qui accepte l’image du développement de ses maîtres » disait Guy Debord. Laissons les Africains, qui ne sont pas moins capables et inventifs que nous, mettre au point et choisir leurs propres modèles économiques. Cessons de nous sentir supérieurs aux Africains, cessons de prétendre vouloir les aider quand nous exigeons en réalité qu’ils nous aident – à acquérir puissance et opulence.

Aider véritablement tous ces gens originaires de ces pays en proie à la misère ou à la guerre, c’est d’abord, on l’aura compris, cesser de leur nuire. Cessons de les piller, cessons de mettre leurs pays à feu et à sang, réparons nos torts et nos crimes commis jusqu’ici. Autrement dit : réduisons drastiquement les inégalités de richesse entre nos pays et les leurs, développons avec eux des relations équitables. Nous avons pour cela l’impérieux devoir d’élever notre niveau de conscience, d’accéder à une perception globale des choses, d’être capable de penser à l’échelle du monde, d’être capable d’appréhender les problèmes sous ses différents points de vue, d’être capable d’appréhender les conséquences de nos actes dans tous les domaines et d’un bout à l’autre du globe.

Bien sûr, il est possible que parmi tous ces gens qui essaient de venir en Europe, certains fuient moins la misère qu’ils ne cherchent à profiter de notre niveau de vie. Mais là encore, on ne voit pas très bien ce qu’on pourrait leur objecter. On ne voit pas très bien pourquoi, face à un tel pillage et un partage si injuste du gâteau, les habitants du Sud n’auraient pas le droit de reprendre un peu de ce que nous leur volons. Il ne faudrait quand même pas inverser les rôles et les dépeindre comme des vandales alors que nous sommes les premiers vandales. Tant que 20% des habitants de cette planète continueront à s’accaparer 80% des richesses du globe, les flux migratoires que nous connaissons aujourd’hui continueront – et même s’amplifieront.

 

malheurs de l'afrique


Oui, nous avons les moyens d’accueillir des migrants !

Dans l’immédiat, on ne peut décemment faire autrement que d’accueillir ces gens qui frappent à nos portes. C’est bien là la moindre des choses à faire. Un accueil qui doit se faire sans quelque arrière-pensée économique que ce soit. Pas plus que nous ne devons ajouter du malheur au malheur en refusant d’accueillir les réfugiés, nous ne devons – comme l’Allemagne aujourd’hui – appréhender ces gens comme une main d’œuvre utile et ainsi ajouter aux pillages des ressources naturelles le pillage des cerveaux et des talents. Nul doute que la plupart de ceux qui fuient par désespoir en Europe, que ce soit la guerre, les persécutions ou la misère, ne demanderaient qu’à retourner chez eux et à contribuer au bien de leur patrie – et nous devons en temps voulu les aider à retourner là d’où ils viennent si telle est leur volonté. Ceux qui s’extasient égoïstement devant l’ « opportunité économique » représentée par l’arrivée de migrants, sans se soucier de la perte que représente leur départ pour leur pays, ne valent guère mieux que ceux qui se les représentent à l’inverse comme des « coûts » et des « charges ».

Au passage, il est important de souligner que la fausse générosité dont nous parlons à propos des réfugiés a toujours valu – et vaut encore – pour l’ensemble des immigrés. Si les nations occidentales favorisent l’immigration depuis des décennies (certes à des degrés variables selon les pays et les époques), c’est toujours pour des raisons économiques. En France, au lendemain de la seconde guerre mondiale et pendant les « trente glorieuses », nous avions besoin de main-d’œuvre et alors nous avons eu recours à une importante immigration. Depuis les années 70, nous n’avons plus vraiment besoin de main-d’œuvre mais les capitalistes, les dirigeants économiques réclament toujours avec force et en permanence l’arrivée de nouveaux immigrés, de manière légale ou non. Les sans-papiers permettent en effet à nombre de patrons d’avoir une main-d’œuvre bon marché et docile, mais surtout l’apport continu d’immigrés légaux (parfois très qualifiés) sur le marché du travail contribue à maintenir à un haut niveau le chômage – ce qui permet, par la peur du chômage, par le chantage au chômage, de rendre les travailleurs toujours plus dociles face aux exigences patronales ; ce qui permet aussi, par une concurrence toujours plus féroce, de dresser les salariés et les chômeurs les uns contre les autres selon leurs origines. Autrement dit, l’immigration est utilisée par les dirigeants économiques dans un objectif de maintien de l’ordre capitaliste – une réalité que les dirigeants politiques, qu’ils s’affichent enthousiastes, réservés ou hostiles à l’immigration, s’activent à occulter par des discours et des débats superficiels. Constater cela ne veut bien sûr pas dire qu’il faille fermer nos cœurs et nos frontières et encore moins renvoyer chez eux les immigrés clandestins – comme le voudrait l’extrême-droite.

Bien sûr, on peut comprendre aisément que les Français les plus précaires, les sans-abris et tous ceux-là qui sont abandonnés par les pouvoirs publics et le reste de la société à un triste sort puissent prendre mal le fait que l’on offre à des réfugiés ce à quoi ils n’auraient pas droit. On peut aussi comprendre, de manière générale, qu’ils n’affichent pas un enthousiasme débordant par rapport à l’immigration, alors que tout est fait pour qu’ils deviennent xénophobes et racistes. Mais il faut le dire, le répéter : la France est riche. La France est pleine de ressources, n’en déplaise à toutes les crapules politiciennes qui s’activent à répandre le mensonge selon lequel « on n’aurait pas les moyens » d’accueillir de migrants et à dresser les déshérités d’ici contre les malheureux venant d’ailleurs – autant de manœuvres pour éviter que nous remettions en cause les inégalités de richesse entre Français comme au niveau international. Oui, la France est riche, elle n’a même jamais été aussi riche – riche au prix précisément de toute cette misère et de toutes ces guerres que nous suscitons. Il n’y a pas à choisir entre aider « nos SDF » – dont le sort intéresse soudainement cette horde de bonimenteurs – et tous ceux qui sont victimes, hors de nos frontières, de notre soif de richesses matérielles. Nous devons et pouvons aider les uns et les autres. Comment peut-on oser prétendre que nous manquons en France de ressources alors que les riches sont toujours plus riches, que les dix familles les plus riches de ce pays ont vu leur patrimoine grossir de 57 milliards en 2014 ? Comment peut-on oser prétendre mensonge pareil alors même qu’un patron incompétent et nuisible, comme celui d’Alcatel, peut se permettre de quitter son poste avec sept millions d’euros de bonus ? Comment peut-on oser prétendre qu’on ne peut pas loger ces réfugiés alors que, selon l’INSEE, il y a plus de 2 400 000 logements vacants en France ! Comment diable peut-on mettre sur un même plan nos difficultés et celles des migrants ?

Les migrants ne sont pas nos ennemis

Bien entendu, il ne faut pas s’attendre à ce que les gardiens de l’injustice sociale nous présentent les migrants autrement que comme une menace terrible, autrement que comme des voleurs et des fauteurs de troubles, que ce soient ouvertement comme la droite et l’extrême-droite ou plus subtilement comme la « gauche » façon Hollande-Valls. Il faut bien cela pour tenter de nous faire perdre de vue ceux qui nous menacent vraiment, ceux qui sont véritablement nos ennemis, à savoir cette horde de sangsues (patrons de grandes entreprises, banquiers, actionnaires…) dont ils sont les larbins, ceux-là qui accaparent d’immenses richesses au détriment de tous, ceux-là qui organisent et sèment la misère et le malheur à grande échelle. Pour les véritables fauteurs de misère, il est capital de faire croire aux pauvres que tous leurs problèmes viennent d’autres pauvres : c’est ainsi que l’on dresse le salarié contre le chômeur et l’« assisté », c’est ainsi que l’on dresse le Français « de souche » contre l’immigré, l’étranger, le Rom, le Musulman. Quand les pauvres se font la guerre, les riches vivent en paix.

S’il est vrai que nous, Français, manquons de ressources, ce ne sont pas de ressources matérielles et financières, mais plutôt de ressources morales, affectives. L’égoïsme, l’absence totale d’empathie, la mesquinerie, la bêtise, la mauvaise foi dont font preuve une partie hélas non négligeable des Français à l’égard de ces migrants dit beaucoup sur la santé morale de nos sociétés occidentales. Il nous faut être pris d’une profonde cécité morale pour appréhender les malheureux de la terre comme un véritable fardeau, comme d’une charge trop lourde pour nous tout en considérant comme légitimes et louables les exactions à grande échelle des riches. Il est trop facile de mettre cette misère morale sur le dos d’agitateurs d’extrême-droite ou sur un racisme prétendument inhérent aux classes populaires. Le mal est plus profond. C’est tout un système de valeurs, reposant sur le chacun pour soi et la religion de l’argent qui est ici en cause. On ne peut pas, comme nombre d’adeptes de la « gauche » façon Hollande-Valls, défendre la guerre de tous contre tous et ses multiples ravages (chômage de masse, précarité, misère, etc.) et s’étonner que ceux qui en sont victimes aujourd’hui se montrent réticents à l’accueil des réfugiés. On ne peut pas inoculer le poison du chacun pour soi dans les consciences et reprocher soudainement aux gens de sombrer dans le repli sur soi.

L’exigence d’une révolution politique et culturelle

Nous parlons de « crise des migrants », mais c’est surtout de notre crise qu’il s’agit. De la crise de l’Occident. Nous sommes peut-être en fin de compte les plus à plaindre, nous qui manquons de ressources morales, autrement dit de véritables richesses, nous qui croyons naïvement qu’il suffit de disposer de ressources matérielles, financières, technologiques pour faire le bonheur du monde malgré le démenti que chaque jour apporte. Chaque jour nous montrons notre incapacité à éradiquer la misère comme à stopper la destruction de l’environnement ; nous n’y arrivons pas parce que la solution à ces deux problèmes comme à tant d’autres n’est ni matérielle ni financière ni technologique mais d’abord morale. Pas plus que les « petits gestes » ne sauveront l’environnement, la compassion et la charité n’éradiqueront la misère. Il faut impérativement sortir du capitalisme, sortir de la religion du profit. La résolution des problèmes du monde actuel exige une véritable révolution politique, philosophique, culturelle. Elle exige un véritable changement de paradigme. Elle exige une toute autre manière d’appréhender le monde.

Nous ne changerons pas le monde sans retrouver nos ressources morales : l’entraide, l’altruisme, le don, le partage, la générosité, l’empathie, l’attention, l’humilité. Et sans chasser de nos têtes ces poisons que sont l’égoïsme, la cupidité, l’avidité, le calcul, l’esprit de compétition. Nous ne changerons pas le monde sans admettre d’abord que c’est la solidarité, la qualité des relations humaines – et non l’amour des richesses matérielles – qui font l’abondance et le bonheur des sociétés. Nous voyons bien que notre monde croule sous les richesses matérielles et que cela n’empêche guère la misère de s’épanouir, bien au contraire. Si tous les cinq secondes ( !) dans le monde un enfant meurt de faim ce n’est pas parce qu’il n’y aurait pas assez à manger pour tout le monde (l’agriculture mondiale pourrait nourrir neuf milliards d’habitants) mais bien parce que l’égoïsme et la cupidité font hélas la loi. Nous ne changerons pas le monde si nous ne rompons pas radicalement avec le discours débile et pernicieux qui fait passer les riches pour des êtres supérieurs et des bienfaiteurs de l’humanité – et, au contraire, les pauvres pour des incapables et des boulets. Nous ne changerons pas le monde si nous ne rendons pas honteux l’amour de l’argent et infamant son accumulation – il est temps de faire reconnaître que nous ne pouvons pas accueillir toute la cupidité du monde. Nous ne changerons pas le monde si nous ne savons pas opposer et promouvoir une autre idée de la vie, de la richesse, du bonheur, de la réussite.

Dès aujourd’hui, il faut opposer à la bassesse morale ambiante une insurrection de la bonté. Il nous faut renouer avec la grandeur. Il nous faut renouer avec la solidarité, mais une véritable solidarité, pas la fausse solidarité façon Restos du Cœur qui ne s’attaque pas aux causes des problèmes et ne fait que donner bonne conscience aux donateurs tout en confortant un ordre injuste. Une solidarité radicale et conséquente, c’est-à-dire une solidarité qui implique l’humilité et le renoncement à tout égoïsme et à toute cupidité. Une solidarité subversive, c’est-à-dire une solidarité qui détruit toutes les structures inégalitaires et oppressives et institue une société enfin humaine. Une solidarité clairvoyante, c’est-à-dire une solidarité mondiale, une solidarité qui s’inscrit dans l’inébranlable conviction que nous appartenons tous à une seule et même famille ; que nous sommes tous des égaux ; que nous sommes responsables de tous nos frères humains ; que rien de ce qui arrive aux autres ne peut nous être étranger.