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Il y a quelques mois, une sinistre crapule ministérielle lançait un avertissement aux salariés qui auraient, semble-t-il, de plus en plus de difficulté à en prendre plein la gueule sans broncher : il ne saurait y avoir de "place pour la violence", a-t-il prévenu avec la plus grande fermeté. Des salariés qui oseraient se rebeller autrement qu'en vaines protestations verbales, voilà qui, selon lui, est inacceptable dans une si noble démocratie comme la nôtre. L'Etat répliquera impitoyablement, a-t-il menacé.

Plus récemment, c'est la proposition d'une modeste amnistie sociale, en direction des syndicalistes condamnés pour "violence", qui s'est vue rembarrer vigoureusement par le gouvernement.Pour les mêmes raisons. Pas de place pour la violence !
Pas de place pour la violence.... autre que celle qui s'exerce quotidiennement sur les salariés, bien entendu.
C'est précisément pour que cette violence-là puisse continuer à s'exercer en toute liberté que ses serviteurs ne doivent jamais manquer l'occasion de diaboliser ceux qui se révolteraient contre elle. Pour que les vrais violents passent pour des victimes, et que les vraies victimes passent pour des violents.

Le travail est une violence

Pas de place pour la violence ? Chiche ! Mais alors commençons par en finir avec cette violence que subissent ces hommes et ces femmes que l'on montre ainsi du doigt et contre laquelle beaucoup d’entre eux ressentent légitimement le besoin de se révolter, d'exercer, pour ainsi dire, une légitime défense.
Une violence qui n’est pas tant la violence au travail que la violence du travail lui-même.
N’en déplaise aux enflures susmentionnés et à tant d’autres défenseurs de la valeur travail, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, le travail est une violence.
Le travail présenté comme fin, qui réduit l’homme à l’état de moyen, est une violence.
Le travail qui prétend nous réaliser alors qu’il nous déshumanise, est une violence.
Le travail qui prétend nous libérer alors qu’il est un instrument de notre oppression, est une violence.
Le travail qui prétend être une fatalité de l’existence alors qu’il n’est qu’une invention du capitalisme, est une violence.
Le travail qui prétend que lui seul est utile, méprisant ainsi toutes les activités qu’il ne recouvre pas, est une violence.
Le travail qui prétend que celui qui n’en a pas ne fait rien, est une violence.
N’en déplaise à cette enflure, contraindre les gens, sous la menace du déclassement et de la misère, à s’incarcérer dans des emplois toujours plus absurdes, inutiles et nuisibles, cet esclavage-là déguisé en fatalité est une violence.
Ne pas avoir son mot à dire sur ce que l’on produit, et donc sur la société que l’on veut, c’est une violence.
Être dépossédé des fruits de son travail, c’est une violence.
Être soumis continuellement, pour pouvoir garder son précieux travail, à une discipline et à d’innombrables humiliations, c’est une violence.
Être amputé d’une grande partie de son énergie, de sa créativité et de son temps pour un travail trop souvent absurde, c’est une violence.
N’être qu’un vulgaire mouchoir en papier que l’on peut jeter à tout moment pour le bon plaisir du patron ou d’obscures actionnaires, c’est une violence.
Devoir, dans nombre de "boîtes" aux activités génératrices de cancers et autres saloperies, préférer son emploi à sa santé, c’est une violence.
Être à ce point stressé, usé, démoli par son travail que le "temps libre" n’est plus lui-même qu’un temps de récupération entre deux périodes épuisantes, que beaucoup en viennent à se bourrer de médicaments, à sombrer dans l’alcoolisme, pour ne pas sombrer tout simplement en dépression jusqu’à ne plus voir comme solution que le suicide, c’est une violence.
Devoir, par-dessus le marché, se montrer reconnaissant d’avoir un travail et même d’y trouver une fierté et un honneur, c’est une violence.
Avant même de travailler, devoir se vendre sur le marché du travail, comme si nous n’étions qu’une vulgaire marchandise, devoir mendier avec énergie et exprimer sa motivation pour des emplois qui ne le méritent pas, c’est une violence.
Être en permanence, dans l’arène sociale, réduit à sa place dans le monde du travail, à ne pouvoir exister qu’à travers un travail, c’est une violence.
Être considéré, parce que l’on a pas de travail, au mieux comme un malade à soigner, au pire comme une sous-merde, c’est une violence.
La condition du salarié toute entière, qui réduit l’homme à l’état de matière première, qui le contraint à payer de sa vie sa survie en ce monde, est une violence.

Le travail est une violence. La continuation de la guerre par d’autres moyens. Pour nous arracher toujours plus à nous-mêmes, à nos réflexions, à nos rêves, à nos nobles aspirations. Pour nous détourner toujours plus d’une existence potentiellement libre et créatrice. Pour nous rendre toujours plus disponible à une Cause qui n’est aucunement la nôtre – et nous réduire à cette ambition médiocre en contrepartie de fausses et faciles satisfactions. Pour nous rendre toujours plus conforme, docile et utile à un système économique absurde et criminel. Pour nous rendre toujours plus "efficace", toujours plus rentable – rien n’étant trop beau pour le Dieu Profit, pas même le sacrifice de notre vie.

Une société violente 

N’en déplaise à cette enflure et à tous les autres, vivre sous ce régime capitaliste, aussi ripoliné soit-il, c’est une violence.
La marchandisation de toutes les sphères de la vie, le règne intégral de l’argent, qui nous contraint à payer cher le simple droit de survivre, est une violence.
Vivre dans une société qui considère la Croissance économique comme une valeur suprême, au nom de laquelle on peut tout saccager, les relations humaines, la nature, jusqu’à la possibilité de pouvoir vivre sur cette planète, c’est une violence.
Vivre dans cette société qui veut nous faire croire qu’il faut consommer pour être heureux, qui nous somme de combler de plus en plus de faux besoins, et donc de nous astreindre toujours plus au travail, c’est une violence.

Qui use de violence doit s’attendre à en être victime

La violence appelle toujours la violence. Ces écœurantes crapules peuvent bien jouer les vierges effarouchés, on ne voit pas très bien en quoi il serait illégitime que ces ouvriers, comme l’ensemble des êtres humains asservis par la société du travail, usent de violence.
Il est totalement hypocrite et indécent de fustiger la violence de ces hommes et de ces femmes sans fustiger aucunement la violence à laquelle ils ne font que répondre. Un peu comme si on reprochait à une femme qui s’est faite violée d’avoir commis quelques violences bien dérisoires contre son agresseur, en passant totalement sous silence le crime de ce dernier !
Qui use de violence doit s'attendre à en être victime.
Que la violence n’est pas en soi louable, qu’elle n’est pas la solution à nos problèmes, ceci est une autre affaire.
Nous qui sommes fondamentalement non-violents, nous préférons encore mille fois des salariés se révoltant avec violence que des salariés passifs devant leur condition. Nous préférons encore mille fois que les salariés usent de violence contre leur "outil de travail" ou leurs garde-chiourmes que contre eux-mêmes en se suicidant.
Le temps n’est certainement plus au vain "dialogue" – comme s’il y avait la possibilité, entre un esclave et son maître, de discuter d’autre chose que de la longueur de ses chaînes ou de la quantité de croquettes par heure travaillé !

Décoloniser notre imaginaire, déserter


Non, cette guerre économique mondiale, à laquelle on nous enjoint de participer sous les beaux discours sur la valeur travail, n’est pas la nôtre.
Mais pour nous, si la violence est compréhensible, seule une réponse non-violente peut être porteuse d’avenir. Si nous nous voulons bâtir une société débarrassée de la violence, à l’opposé de cette société-ci, nous ne pouvons la bâtir par la violence. Ce ne serait jamais qu’une autre manière de perpétuer ce que l’on croit abattre. Il est impératif de casser le cycle de la violence.
Aussi faut-il bien comprendre que l'ennemi est moins le patron que la machinerie qui nous le rend indispensable ; que l'ennemi est moins une personne qu'un rapport qui nous tient et dont nous sommes partie prenante.
L'ennemi qu'il faut détruire est en nous-même. C'est parce que nous sommes obnubilés par l'idée de consommer et de posséder, au point d'en faire le but et la noblesse de toute vie humaine, que nous acceptons d'être les esclaves de la société du travail. C'est parce que nous sommes les esclaves d'objets que nous devenons en toute logique les esclaves de patrons. C'est aussi parce que nous prenons l'argent pour une solution alors qu'il est un problème que nous faisons le même malentendu sur le travail.
Si nous voulons vraiment nous délivrer de la société du travail, nous devons d'abord nous délivrer de ces illusions, de cet imaginaire consuméro-productiviste, rompre avec tous les mensonges de la société capitaliste marchande – qui voudrait ainsi nous faire croire que l’on ne peut pas vivre sans les chaînes de l'argent et du travail, que le bonheur est dans l’acquisition et la possession de toujours plus de biens matériels.
Aussi ne s'agit-il pas, en définitive, de simplement prendre le contrôle des moyens de production pour continuer à produire les mêmes choses et perpétuer dès lors un processus aliénant et destructeur. Mais de remettre en question tout ce que nous produisons aujourd'hui, pour juger de ce qui est utile et de ce qui ne l'est pas, pour juger de ce qui est sain et de ce qui est nuisible - bref se poser la question de ce dont nous avons réellement besoin. 
Ainsi, pour nous, ce qui s’impose aujourd'hui, c’est la désertion. Déserter pour ne plus collaborer au Mal, pour le rendre inopérant, préalable à toute authentique révolution. Déserter non "pour ne rien faire", mais pour "faire", précisément. Déserter pour créer, pour inventer de nouveaux modes d’existence. Déserter pour conquérir cette autonomie, cette maîtrise sur nos vies qui seule nous rendra notre humanité.
L’avènement d’une société libre et décente est à ce prix.

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Quelques lectures pour en finir définitivement avec le travail :  
- Paul Lafargue, Le droit à la paresse
- Groupe Krisis, Manifeste contre le travail
- Bob Black, Abolition du travail