- Tu n'es pas un type très gai, au fond.
- Ah ! dit Maillat, et il y a de quoi être très gai, tu trouves ?
"D'ailleurs, ajouta-t-il au bout d'un moment, tu te trompes. Avant la guerre, j'étais assez heureux, au contraire. A mon avis, j'étais même très heureux. Sauf à partir de 38, quand j'ai compris que ces cons-là se préparaient à faire de l'Histoire.
- C'est ton histoire aussi. C'est ton époque. Tu n'as pas le droit de te détacher de ton époque.
- Bon Dieu ! s'écria Maillat, mais je me détache pas ! Je suis détaché. C'est comme si tu disais à un pédéraste qu'il n'a pas le droit de ne pas aimer les femmes.
- Je ne saisis pas.
- Mais si, et la plupart des gars, au fond, ils pensent comme moi. Au début, ils la trouvent tout à fait stupide, la guerre. Puis petit à petit, ils arrivent à se passionner pour elle comme pour un match de football ou une course cycliste. Ils en deviennent amoureux. Après tout, c'est leur guerre à eux, tu comprends. La vraie, la grande, l'unique - puisqu'ils la font. C'est la guerre de leur vie, en somme. Voilà comment ils finissent par la voir, la guerre. Moi pas. Pour moi, cette guerre-ci, c'est une guerre comme toutes celles qui l'ont précédée, et toutes celles qui la suivront. Quelque chose d'aussi absurde et dénué de sens qu'une page de dates dans un manuel d'histoire.
- Tu es défaitiste alors ?
Maillat tourna la tête de son côté, et Pierson, dans la pénombre, le vit sourire.
- Même pas.
Il jeta sa cigarette devant lui, et elle décrivit une brève courbe de lumière avant de retomber sur le sol.
- Au fond, dit-il, je regrette d'être comme ça quelque fois. J'aimerais bien croire à quelque chose, moi aussi, dit-il. Croire, c'est ça l'essentiel, tiens, si tu me demandes ! N'importe quoi ! N'importe quelle bêtise ! Pourvu qu'on y croie ! C'est ça qui donne un sens à la vie. Toi, tu crois en Dieu. Alexandre, il croit en la roulotte. Dhéry, il croit en ses "millions à prendre", et Pinot, il croit à son F.M. Et moi, je ne crois à rien. Et qu'est-ce que ça prouve, finalement ? Ça prouve que je n'ai pas été assez intelligent, quand j'étais jeune, pour comprendre combien c'est utile d'être idiot."

Robert Merle, Week-end à Zuydcoote