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Toute la bonne vieille gogôche, engoncée dans son pantouflard humanisme néo-chrétien, s’entend comme un seul zigue pour tomber sur le râble du terrorisme. Ah ! il est bien fini, le temps ousque Ravachol et les tenants de !a « propagande par le fait » trouvaient des défenseurs dans les rangs des intellos ! Aujourd’hui, Baader et les Brigades Rouges puent des pieds : c’est rien que des vilains et des méchants, honte sur eux et mort à eux puisqu’ils osent, ô sacrilège, s’en prendre à la vie humaine. C’est sacré, ça, la vie humaine. Même celle des crapules, paraît-il. La vie d’un clebs, d’un matou, d’un asticot ou d’un poisson rouge, non. Celle d’un Aldo Moro, oui. Eh ben ! je vois pas, moi en quoi un Aldo Moro (par exemple) vaut davantage qu’un animal et j’ai même connu des tas de chouettes bestiaux qui valaient cent mille fois mieux que tous les Aldo Moro du monde. Les mecs et mectonnes de la bande à Baader, ceux et celles des Brigades Rouges, je les trouve sympas, moi. Ils se gourent, ils se fourvoient, ilsfont le jeu de l’ennemi, ils sont manipulés ? P’t-êt’ ben. Mais ça les empêche pas d’être sympas. Leur terrorisme est un acte de désespoir, et leur désespoir est légitime. Je ne vois rien de blâmable dans leurs motivations ni, finalement, dans leurs actions. Z’en avez jamais marre, vous, des fumiers et des cons, des faux derches et des flicards de tous bords, au point d’avoir frénétiquement envie de prendre un bazooka pour tirer dans le tas ? Moi, si. Souvent. Le crime contre l’humanité, je n’ai rien contre : elle est moche, l’humanité. Elle est moularde, elle est bête, elle est féroce, elle est nuisible, et je ne vois aucune raison de l’aimer en bloc, de l’aimer comme elle est, la gueusarde ! Conséquemment, je ne vois aucune raison de gueuler haro contre ceux qui lui secouent les puces aussi rudement qu’ils le peuvent. Au contraire. Même s’ils se plantent, ils réagissent au moins, eux ! Ils bougent, ils se battent, ils ne restent pas lamentablement inertes. D’ailleurs, ils ne font que répondre à un autre terrorisme autrement dangereux et dégueulasse, celui-là, que le leur : celui des bourres matraqueurs, celui du PC apôtre de l’armement nucléaire, celui des nantis affameurs, celui de la presse et de la koultour intoxicatrices, celui de la morale moralisante, celui du travail décerveleur… J’en passe, et non des moins carabistouillés.

C’est pas en allant civiquement foutre un bulletin dans une urne, ni en défilant gentiment Bastille-Nation sous l’oeil benoît de la flicaille, qu’on se défend contre le terrorisme du pouvoir : c’est en lui opposant un autre terrorisme, encore plus mahousse et implacable. Politicailler, c’est s’enduire soi-même le fion de vaseline pour se faire empapaouter, c’est sauter à ripatons joints dans la récupération. L’issue, sinon le salut, est dans l’illégalisme. Un illégalisme revendiqué, forcené, obstiné, excessif, dévastateur, sanguinaire au besoin, tord-boyautant si possible, vengeur, ratiboiseur, radical et, pour résumer, terroriste.

Or, tout ce qui est chiant est démobilisateur, démoralisant et, donc, intrinsèquement réac : la révolution sera marrante, mordious ! ou elle ne sera pas. Plus l’on se fend la pipe, plus l’on a envie de se la fendre plus encore, plus l’on a le désir absolu d’écrabouiller tout ce qui s’y oppose. C’est l’escalade dans le youpiteux et l’escalade dans la liberté sauvage qui se rejoignent ludiquement et qualitativement, et qui se bonifient l’une l’autre, se mêlent, se confondent juteusement et jouissivement. Rien de ce qui contrarie la jouissance ne doit être épargné : la vie n’est choucarde que jouissive. L’ennui, le cafard, la résignation ne font pas partie de la vie: ils font de nous des zombies.

Le plaisir sans frein est, de toute évidence, le seul but qui vaille la peine d’être poursuivi – et le plaisir est un machin gai, qui a besoin du rire comme le poumon a besoin de l’air, le poivrot besoin de la bibine, le jockey besoin de ses étriers : séparés, ils perdent leur raison d’être. Il convient, constate-t-on à la lumière de cette équation (vie = planerie + rigolade, or vouloir vivre = faire prompte la révolution, donc j’additionne et je trouve: terrorisme révolutionnaire = terrorisme efficace + terrorisme marrant), de passer du terrorisme triste (qui draine des effluves d’endoctrinement et d’embrigadement, cultive le goût du martyre et perpétue le sens du sacrifice) au terrorisme burlesque, infiniment plus sûrement destructeur pour les valeurs en place.

Georges Le Gloupier et ses croisades pâtissières ont ouvert la brèche : soyons des terroristes poilants. Sabotons les usines: transformons-les en aires de débauche. Détournons les grèves: muons-les en homériques fiestas. Investissons les hospices de vioques, les asiles pour maboules, les sanas pour tubards, les écoles et pouponnières pour lardons: organisons-y l’orgie, instaurons-y la fornication échevelée.

Appelons les bidasses à sodomiser leurs chefs avec leurs flingots et à leur décharger de la mitraille dans le cul, les salariés à bouter le feu à leurs lieux de travail après les avoir pillés, les usagers des transports en commun à détourner les bus pour aller se balader à l’aventure.

Faisons contre les banques et les bâtiments administratifs des attentats au gai, hilarant, au poil à gratter, à la poudre à éternuer, aux boules puantes. Foutons de la défonce ou /et des aphrodisiaques dans les réservoirs d’eau potable des villes. Flanquons de puissants purgatifs dans la bouffe des gardiens de taule.

Allons dans les églises affubler les représentations christiques d’irrévérencieuses bistouquettes, échangeons les hosties consacrées contre des hosties au cyanure, barbouillons de merde les confessionnaux, remplissons les bénitiers d’acide sulfurique.

Déversons de l’huile de vidange sur la chaussée, de préférence dans les virages des grandes descentes, juste avant le passage des coureurs du Tour de France. Jetons sur les terrains de football autant de ballons pirates qu’il y a de joueurs.

Interrompons les pièces de théâtre pour virer de la scène les personnages antipathiques, et prenons leur place pour improviser des pièces surprises à notre goût. Dérobons dans les cinoches les bobines des films ennuyeux et remplaçons-les par des dessins animés de Tex Avery. Faisons irruption sur les plateaux de télé pendant les émissions en direct, ridiculisons ceux qui y participent et incitons les téléspectateurs à la licence, au vol et au meurtre. Ne ratons pas une occasion de faire évacuer les salles de spectacles en multipliant les fausses alertes à la bombe. Semons la panique dans les grands magasins en y jetant des fumigènes et en criant « Au feu ! ».

On peut encore, avec quelques moyens matériels et si l’on est en nombre suffisant, investir de bon matin les stations de radio et obliger les speakers à annoncer que la 3e Guerre mondiale est déclarée, que les bombes atomiques vont se mettre à pleuvoir et que la population doit dare-dare aller piller les boutiques. La farce ne sera que plus corsée si l’on parvient à faire simultanément proclamer la même nouvelle en manchette des journaux: merdier garanti, malgré le démenti officiel qui suivra!

On peut dérober du papier à en-tête aux partis politiques et aux organisations syndicales, et s’en servir pour envoyer à la presse, en leur nom, les déclarations les plus incongrues, farfelues et obscènes.

On peut ameuter les habitants des bidonvilles et les entraîner à prendre d’assaut les palaces, pour en vider les occupants et s’installer à leur place. On peut lâcher des hordes de rats affamés dans les meetings politiques, déverser de l’eau dans les réserves d’essence des stations-service, mettre de vraies grenades offensives parmi les grenades-jouets des magasins de Noël, se déguiser en diablotins lubriques pour escalader nuitamment les murs des couvents, dévaster les fichiers des bureaux de contributions, imprimer de faux diplômes universitaires et les distribuer dans la rue, exhorter les indigents et les infirmes à former des bandes flibustières… Tout, on peut tout faire: l’imagination est reine en matière de terrorisme burlesque – et une seule politique, celle du toujours plus, peut positivement dynamiter les structures du vieux monde. C’est en mettant le plus possible d’agitation et de bordel dans celui-ci, par tous les moyens dont on dispose et sans plus attendre (dans nos jobs, nos loisirs, etc.), qu’on peut prétendre l’ébranler. Tout le reste est idéologie, c’est-à-dire foutaise.

Jean-Pierre Bouyxou

(Trouvé ici)