merkel migrants

Après s’y être montrée résolument hostile pendant des mois, la bande de médiocres qui prétend diriger la France a finalement consenti à accueillir 24 000 réfugiés syriens supplémentaires… sur deux ans – soit au total 33 000.

Ce que ces messieurs dames osent appeler « générosité » et « fidélité à nos traditions d’accueil » ne relève en fait que d’un pur souci d’image : ils ne peuvent pas se permettre de perdre la face alors qu’une « vague migratoire » inédite depuis des décennies secoue l’Europe, et est au centre de toutes les attentions. Il n’y a, dans l’attitude de la France comme des autres pays européens face à la « crise des migrants », que de l’hypocrisie, que de la bonne conscience mêlée souvent à de l’opportunisme économique – mais absolument aucune générosité. L’Allemagne de Merkel est emblématique de cette fausse générosité, elle qui passe maintenant pour le phare de la bonté humaine alors qu’elle ouvre grand ses frontières aux réfugiés syriens uniquement parce qu’elle a un besoin impérieux de main-d’œuvre.

On accueille quelques réfugiés syriens (tout au plus 150 000 pour toute l’Union européenne) alors qu’ils sont à ce jour plus de cinq millions à avoir fui leur pays en guerre, et les gouvernements européens croient s’en tirer à bon compte ! On fait preuve d’un peu de « générosité » envers les Syriens qui fuient la guerre, mais c’est pour mieux nous faire oublier que l’on va, en parallèle, redoubler d’inhumanité vis-à-vis de tous les autres migrants, en particulier ceux qui fuient la misère – ces migrants, africains pour l’essentiel, qui sont eux des « mauvais » migrants et peuvent continuer à mourir en mer. On voudrait aussi par un peu de « générosité », de « compassion », masquer les raisons pour lesquels les uns fuient la guerre, les autres la misère. On voudrait aussi par des discours faussement « droit de l’hommiste » nous faire oublier les responsabilités des gouvernements occidentaux dans cette catastrophe humanitaire.

Pourtant si l’on veut apporter une véritable aide à tous ces gens qui fuient leur pays, il faut d’abord faire l’effort de rechercher et d’analyser les causes profondes de leur exode.

Aux origines du drame des migrants : nos pillages et nos guerres

On nous dit que les réfugiés syriens fuient la guerre. Mais nous dit-on les responsabilités des pays occidentaux (et notamment de la France) dans cette guerre et ce chaos qui frappent les Syriens ? Il y a bien sûr la responsabilité écrasante d’Assad et de son régime détestable, mais était-il bien responsable d’armer contre lui des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda, comme l’ont fait la France et les Etats-Unis, et qui ont par la suite participé à la création de l’ « Etat islamique » ? La France, aveuglée par son désir de faire tomber Assad à tout prix, non pour y installer la « démocratie » comme elle le prétend mais pour pouvoir contrôler un point hautement stratégique dans le transit du gaz et du pétrole de toute la région, a enfoncé la Syrie dans le chaos. Si la Syrie, mais aussi l’Irak et la Libye sont en proie aujourd’hui au chaos et sous la menace d’islamistes parmi les plus sinistres, il n’y a rien de bien mystérieux : c’est la conséquence de nos guerres soi-disant « pour la démocratie » et en réalité pour le contrôle et le pillage de leurs richesses ; des guerres et leur cortège de dévastations et d’humiliations qui ne pouvaient guère propager au cœur des populations locales autre chose que haine et extrémisme. Comment peut-on, après avoir allumé l’incendie et répandu le sang, rechigner à tendre la main à ces gens qui viennent demander asile ? Comment peut-on, comme la France, être l’un des plus grands marchands d’armes au monde et se sentir aussi peu responsables du sort de ceux qui fuient la guerre et les massacrons ? Et quand bien même n’aurions-nous aucune responsabilité dans ces guerres, nous n’aurions pas moins un devoir de solidarité ; rien ne saurait excuser notre indifférence.

Quant aux migrants qui fuient la misère, essentiellement des Africains, on ne nous en dit pas davantage sur la terrible responsabilité – là encore – des pays occidentaux. On ne nous dit pas à quel point nous pillons les pays du Sud, en particulier ceux du continent africain, et y semons par là la misère. On ne nous dit rien des mécanismes par lesquels ce pillage s’organise – un pillage qui n’est pas moins intense qu’à l’époque de la dite colonisation. On ne nous dit rien du rôle clé que jouent nos guerres et interventions armées en Afrique et ailleurs dans ce pillage organisé. On ne nous dit rien, par exemple, des « accords » commerciaux iniques qui imposent aux Africains de vendre leurs matières premières à des coûts inférieurs à celui du marché mondial et interdisent la taxation des produits importés d’Europe. On ne nous dit rien du contrôle étroit qu’exerce la France sur la politique monétaire de ses ex-colonies d’Afrique à travers le Franc CFA. On ne nous dit rien de ces dettes pharamineuses et illégitimes, contractées par le passé par des dictateurs et politiciens malhonnêtes, que l’on ose réclamer aux pays africains, et dont le paiement des intérêts prend souvent une énorme place dans les budgets nationaux et empêchent le financement de services indispensables à la population. On ne nous dit rien des agissements des multinationales, pleines d’imaginations pour ne pas payer l’impôt et pratiquer la fraude fiscale. Surtout, on ne nous dit pas à quel point la puissance de notre économie et notre haut niveau de vie sont redevables de ce pillage.

Accueillir toute la misère du monde ? Non, cesser de la fabriquer !

A ceux qui réclament que l’on tende la main aux migrants qui débarquent en Europe, on oppose le sempiternel et lassant « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». S’il faut accueillir ceux qui frappent à nos portes, il s’agit bien moins d’« accueillir toute la misère du monde » que de cesser de la fabriquer. Cette misère que l’on regarde comme si nous y étions étrangers, c’est bel et bien notre misère. Cette misère est d’abord le fruit de notre misère morale.

Ne plus fabriquer cette misère implique de mettre hors d’état de nuire tous ceux qui organisent le pillage et la mise à sac des pays du Sud, dirigeants politiques et économiques en tête. Ce qui veut dire aussi, concrètement : cesser d’alimenter ces mécanismes de pillage en adoptant des modes de vie plus sobres. Il faut bien comprendre que notre niveau de vie actuel, à nous la plupart des Occidentaux, n’est possible que par le pillage des pays du Sud et le maintien d’une grande partie de leur population dans la misère. Il faut bien comprendre, par exemple, que notre usage effréné de la voiture implique un approvisionnement bon marché en pétrole et donc l’usage régulier de la force contre les pays arabes. Dès lors, nous devons nous faire un devoir de refuser tout confort et toute jouissance bâtis sur la souffrance et la misère. Il faut aussi comprendre que nos modes de vie ne sont pas généralisables – ils sont écologiquement insoutenables – et sont dès lors doublement indéfendables. Il s’agit donc pour nous de « vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre » comme le disait Gandhi – et qui est le véritable sens de l’austérité. Il s’agit donc pour nous de faire le choix entre « l’eau pour tous ou le champagne pour quelques-uns » pour reprendre l’avertissement du président burkinabè Thomas Sankara, l’un des rares présidents africains à avoir tenu tête aux prédateurs occidentaux.

Aider vraiment les pays du Sud, c’est d’abord cesser de leur nuire

Ne plus fabriquer cette misère, ne plus contribuer aux guerres pour le contrôle des ressources comme le pétrole, cela exige un véritable bouleversement de notre regard sur le monde. Il s’agit notamment d’en finir avec notre regard condescendant, notre regard colonial sur l’Afrique et l’ensemble des pays du Sud. Depuis le XIXe siècle nous n’avons cessé de regarder l’Afrique, en particulier, comme un continent démuni, un continent « en retard », « sous-développé », peuplé d’incapables, et qui aurait forcément besoin de l’aide des Occidentaux – et nous avons fini par insinuer chez ces populations un véritable sentiment d’infériorité. Jadis on voulait « civiliser » l’Afrique, aujourd’hui on veut la « développer », mais la condescendance reste la même. Aider véritablement l’Afrique requiert pour les Occidentaux de cesser instamment d’inoculer aux Africains le poison du « développement », cet idéal faussement bienveillant qui a surgit dans les années soixante lors de la « décolonisation » et dont le but était d’imposer aux pays du Sud notre imaginaire consumériste et notre modèle économique destructeur – qui serait le seul modèle de « développement » possible – pour en faire des instruments plus dociles et plus productifs. Un « développement » qui a surtout consisté à détruire toutes les structures économiques traditionnelles, à saccager toutes les solidarités communautaires qui faisaient depuis des siècles la richesse de ces pays et les prémunissait contre la misère. Un « développement » qui a placé les Africains sans défense face aux prédateurs capitalistes et leur a fait connaître des drames humanitaires sans équivalent dans leur histoire. « N’est sous-développé que celui qui accepte l’image du développement de ses maîtres » disait Guy Debord. Laissons les Africains, qui ne sont pas moins capables et inventifs que nous, mettre au point et choisir leurs propres modèles économiques. Cessons de nous sentir supérieurs aux Africains, cessons de prétendre vouloir les aider quand nous exigeons en réalité qu’ils nous aident – à acquérir puissance et opulence.

Aider véritablement tous ces gens originaires de ces pays en proie à la misère ou à la guerre, c’est d’abord, on l’aura compris, cesser de leur nuire. Cessons de les piller, cessons de mettre leurs pays à feu et à sang, réparons nos torts et nos crimes commis jusqu’ici. Autrement dit : réduisons drastiquement les inégalités de richesse entre nos pays et les leurs, développons avec eux des relations équitables. Nous avons pour cela l’impérieux devoir d’élever notre niveau de conscience, d’accéder à une perception globale des choses, d’être capable de penser à l’échelle du monde, d’être capable d’appréhender les problèmes sous ses différents points de vue, d’être capable d’appréhender les conséquences de nos actes dans tous les domaines et d’un bout à l’autre du globe.

Bien sûr, il est possible que parmi tous ces gens qui essaient de venir en Europe, certains fuient moins la misère qu’ils ne cherchent à profiter de notre niveau de vie. Mais là encore, on ne voit pas très bien ce qu’on pourrait leur objecter. On ne voit pas très bien pourquoi, face à un tel pillage et un partage si injuste du gâteau, les habitants du Sud n’auraient pas le droit de reprendre un peu de ce que nous leur volons. Il ne faudrait quand même pas inverser les rôles et les dépeindre comme des vandales alors que nous sommes les premiers vandales. Tant que 20% des habitants de cette planète continueront à s’accaparer 80% des richesses du globe, les flux migratoires que nous connaissons aujourd’hui continueront – et même s’amplifieront.

 

malheurs de l'afrique


Oui, nous avons les moyens d’accueillir des migrants !

Dans l’immédiat, on ne peut décemment faire autrement que d’accueillir ces gens qui frappent à nos portes. C’est bien là la moindre des choses à faire. Un accueil qui doit se faire sans quelque arrière-pensée économique que ce soit. Pas plus que nous ne devons ajouter du malheur au malheur en refusant d’accueillir les réfugiés, nous ne devons – comme l’Allemagne aujourd’hui – appréhender ces gens comme une main d’œuvre utile et ainsi ajouter aux pillages des ressources naturelles le pillage des cerveaux et des talents. Nul doute que la plupart de ceux qui fuient par désespoir en Europe, que ce soit la guerre, les persécutions ou la misère, ne demanderaient qu’à retourner chez eux et à contribuer au bien de leur patrie – et nous devons en temps voulu les aider à retourner là d’où ils viennent si telle est leur volonté. Ceux qui s’extasient égoïstement devant l’ « opportunité économique » représentée par l’arrivée de migrants, sans se soucier de la perte que représente leur départ pour leur pays, ne valent guère mieux que ceux qui se les représentent à l’inverse comme des « coûts » et des « charges ».

Au passage, il est important de souligner que la fausse générosité dont nous parlons à propos des réfugiés a toujours valu – et vaut encore – pour l’ensemble des immigrés. Si les nations occidentales favorisent l’immigration depuis des décennies (certes à des degrés variables selon les pays et les époques), c’est toujours pour des raisons économiques. En France, au lendemain de la seconde guerre mondiale et pendant les « trente glorieuses », nous avions besoin de main-d’œuvre et alors nous avons eu recours à une importante immigration. Depuis les années 70, nous n’avons plus vraiment besoin de main-d’œuvre mais les capitalistes, les dirigeants économiques réclament toujours avec force et en permanence l’arrivée de nouveaux immigrés, de manière légale ou non. Les sans-papiers permettent en effet à nombre de patrons d’avoir une main-d’œuvre bon marché et docile, mais surtout l’apport continu d’immigrés légaux (parfois très qualifiés) sur le marché du travail contribue à maintenir à un haut niveau le chômage – ce qui permet, par la peur du chômage, par le chantage au chômage, de rendre les travailleurs toujours plus dociles face aux exigences patronales ; ce qui permet aussi, par une concurrence toujours plus féroce, de dresser les salariés et les chômeurs les uns contre les autres selon leurs origines. Autrement dit, l’immigration est utilisée par les dirigeants économiques dans un objectif de maintien de l’ordre capitaliste – une réalité que les dirigeants politiques, qu’ils s’affichent enthousiastes, réservés ou hostiles à l’immigration, s’activent à occulter par des discours et des débats superficiels. Constater cela ne veut bien sûr pas dire qu’il faille fermer nos cœurs et nos frontières et encore moins renvoyer chez eux les immigrés clandestins – comme le voudrait l’extrême-droite.

Bien sûr, on peut comprendre aisément que les Français les plus précaires, les sans-abris et tous ceux-là qui sont abandonnés par les pouvoirs publics et le reste de la société à un triste sort puissent prendre mal le fait que l’on offre à des réfugiés ce à quoi ils n’auraient pas droit. On peut aussi comprendre, de manière générale, qu’ils n’affichent pas un enthousiasme débordant par rapport à l’immigration, alors que tout est fait pour qu’ils deviennent xénophobes et racistes. Mais il faut le dire, le répéter : la France est riche. La France est pleine de ressources, n’en déplaise à toutes les crapules politiciennes qui s’activent à répandre le mensonge selon lequel « on n’aurait pas les moyens » d’accueillir de migrants et à dresser les déshérités d’ici contre les malheureux venant d’ailleurs – autant de manœuvres pour éviter que nous remettions en cause les inégalités de richesse entre Français comme au niveau international. Oui, la France est riche, elle n’a même jamais été aussi riche – riche au prix précisément de toute cette misère et de toutes ces guerres que nous suscitons. Il n’y a pas à choisir entre aider « nos SDF » – dont le sort intéresse soudainement cette horde de bonimenteurs – et tous ceux qui sont victimes, hors de nos frontières, de notre soif de richesses matérielles. Nous devons et pouvons aider les uns et les autres. Comment peut-on oser prétendre que nous manquons en France de ressources alors que les riches sont toujours plus riches, que les dix familles les plus riches de ce pays ont vu leur patrimoine grossir de 57 milliards en 2014 ? Comment peut-on oser prétendre mensonge pareil alors même qu’un patron incompétent et nuisible, comme celui d’Alcatel, peut se permettre de quitter son poste avec sept millions d’euros de bonus ? Comment peut-on oser prétendre qu’on ne peut pas loger ces réfugiés alors que, selon l’INSEE, il y a plus de 2 400 000 logements vacants en France ! Comment diable peut-on mettre sur un même plan nos difficultés et celles des migrants ?

Les migrants ne sont pas nos ennemis

Bien entendu, il ne faut pas s’attendre à ce que les gardiens de l’injustice sociale nous présentent les migrants autrement que comme une menace terrible, autrement que comme des voleurs et des fauteurs de troubles, que ce soient ouvertement comme la droite et l’extrême-droite ou plus subtilement comme la « gauche » façon Hollande-Valls. Il faut bien cela pour tenter de nous faire perdre de vue ceux qui nous menacent vraiment, ceux qui sont véritablement nos ennemis, à savoir cette horde de sangsues (patrons de grandes entreprises, banquiers, actionnaires…) dont ils sont les larbins, ceux-là qui accaparent d’immenses richesses au détriment de tous, ceux-là qui organisent et sèment la misère et le malheur à grande échelle. Pour les véritables fauteurs de misère, il est capital de faire croire aux pauvres que tous leurs problèmes viennent d’autres pauvres : c’est ainsi que l’on dresse le salarié contre le chômeur et l’« assisté », c’est ainsi que l’on dresse le Français « de souche » contre l’immigré, l’étranger, le Rom, le Musulman. Quand les pauvres se font la guerre, les riches vivent en paix.

S’il est vrai que nous, Français, manquons de ressources, ce ne sont pas de ressources matérielles et financières, mais plutôt de ressources morales, affectives. L’égoïsme, l’absence totale d’empathie, la mesquinerie, la bêtise, la mauvaise foi dont font preuve une partie hélas non négligeable des Français à l’égard de ces migrants dit beaucoup sur la santé morale de nos sociétés occidentales. Il nous faut être pris d’une profonde cécité morale pour appréhender les malheureux de la terre comme un véritable fardeau, comme d’une charge trop lourde pour nous tout en considérant comme légitimes et louables les exactions à grande échelle des riches. Il est trop facile de mettre cette misère morale sur le dos d’agitateurs d’extrême-droite ou sur un racisme prétendument inhérent aux classes populaires. Le mal est plus profond. C’est tout un système de valeurs, reposant sur le chacun pour soi et la religion de l’argent qui est ici en cause. On ne peut pas, comme nombre d’adeptes de la « gauche » façon Hollande-Valls, défendre la guerre de tous contre tous et ses multiples ravages (chômage de masse, précarité, misère, etc.) et s’étonner que ceux qui en sont victimes aujourd’hui se montrent réticents à l’accueil des réfugiés. On ne peut pas inoculer le poison du chacun pour soi dans les consciences et reprocher soudainement aux gens de sombrer dans le repli sur soi.

L’exigence d’une révolution politique et culturelle

Nous parlons de « crise des migrants », mais c’est surtout de notre crise qu’il s’agit. De la crise de l’Occident. Nous sommes peut-être en fin de compte les plus à plaindre, nous qui manquons de ressources morales, autrement dit de véritables richesses, nous qui croyons naïvement qu’il suffit de disposer de ressources matérielles, financières, technologiques pour faire le bonheur du monde malgré le démenti que chaque jour apporte. Chaque jour nous montrons notre incapacité à éradiquer la misère comme à stopper la destruction de l’environnement ; nous n’y arrivons pas parce que la solution à ces deux problèmes comme à tant d’autres n’est ni matérielle ni financière ni technologique mais d’abord morale. Pas plus que les « petits gestes » ne sauveront l’environnement, la compassion et la charité n’éradiqueront la misère. Il faut impérativement sortir du capitalisme, sortir de la religion du profit. La résolution des problèmes du monde actuel exige une véritable révolution politique, philosophique, culturelle. Elle exige un véritable changement de paradigme. Elle exige une toute autre manière d’appréhender le monde.

Nous ne changerons pas le monde sans retrouver nos ressources morales : l’entraide, l’altruisme, le don, le partage, la générosité, l’empathie, l’attention, l’humilité. Et sans chasser de nos têtes ces poisons que sont l’égoïsme, la cupidité, l’avidité, le calcul, l’esprit de compétition. Nous ne changerons pas le monde sans admettre d’abord que c’est la solidarité, la qualité des relations humaines – et non l’amour des richesses matérielles – qui font l’abondance et le bonheur des sociétés. Nous voyons bien que notre monde croule sous les richesses matérielles et que cela n’empêche guère la misère de s’épanouir, bien au contraire. Si tous les cinq secondes ( !) dans le monde un enfant meurt de faim ce n’est pas parce qu’il n’y aurait pas assez à manger pour tout le monde (l’agriculture mondiale pourrait nourrir neuf milliards d’habitants) mais bien parce que l’égoïsme et la cupidité font hélas la loi. Nous ne changerons pas le monde si nous ne rompons pas radicalement avec le discours débile et pernicieux qui fait passer les riches pour des êtres supérieurs et des bienfaiteurs de l’humanité – et, au contraire, les pauvres pour des incapables et des boulets. Nous ne changerons pas le monde si nous ne rendons pas honteux l’amour de l’argent et infamant son accumulation – il est temps de faire reconnaître que nous ne pouvons pas accueillir toute la cupidité du monde. Nous ne changerons pas le monde si nous ne savons pas opposer et promouvoir une autre idée de la vie, de la richesse, du bonheur, de la réussite.

Dès aujourd’hui, il faut opposer à la bassesse morale ambiante une insurrection de la bonté. Il nous faut renouer avec la grandeur. Il nous faut renouer avec la solidarité, mais une véritable solidarité, pas la fausse solidarité façon Restos du Cœur qui ne s’attaque pas aux causes des problèmes et ne fait que donner bonne conscience aux donateurs tout en confortant un ordre injuste. Une solidarité radicale et conséquente, c’est-à-dire une solidarité qui implique l’humilité et le renoncement à tout égoïsme et à toute cupidité. Une solidarité subversive, c’est-à-dire une solidarité qui détruit toutes les structures inégalitaires et oppressives et institue une société enfin humaine. Une solidarité clairvoyante, c’est-à-dire une solidarité mondiale, une solidarité qui s’inscrit dans l’inébranlable conviction que nous appartenons tous à une seule et même famille ; que nous sommes tous des égaux ; que nous sommes responsables de tous nos frères humains ; que rien de ce qui arrive aux autres ne peut nous être étranger.