paris sous tension

Les soi-disant « socialistes » au pouvoir pensaient sans doute faire passer leur infâme loi Travail comme une lettre à la poste. Ils pensaient ne rencontrer qu'une contestation convenue et folklorique, menée par des syndicats inoffensifs. Ils nous croyaient fatigués, fatalistes, résignés, enfin convertis à l'idée qu'il n'y aurait pas d'autres choix que de s'adapter toujours plus au monde tel qu'il est, enfin convertis à la nécessité qu'il y aurait pour les plus pauvres de faire des sacrifices. Ils nous pensaient prêts à tout accepter, si effrayés que nous sommes devant ce chômage de masse. Ils nous pensaient assez endormis et dociles pour céder à ce chantage odieux : plus de précarité contre une éventuelle baisse du chômage.  
 
Au lieu de cela, une belle et saine colère comme il n'y en a que trop peu. Au lieu de cela, une protestation chaque jour plus ingérable et menaçante – en témoigne le déchaînement de violences policières, qui est toujours le signe d'un pouvoir aux abois. Au lieu de cela des protestataires qui ne se contentent pas de protester sagement dans le petit cadre quand leur accorde. Au lieu de cela l'expression d'un ras-le-bol général, qui dépasse largement le cadre de la loi Travail. Au lieu de cela, des citoyens qui reprennent l'offensive, déterminés à prendre et à ne plus rien mendier. Le peuple était endormi ? Ils l'ont réveillé. Nous étions las ? Ils nous ont redonné l'envie et la force de lutter.
 
Non, la pilule n'est pas passée et ne passera pas. La loi Travail, c'est pour beaucoup d'entre nous la goutte d'eau qui fait déborder le vase. C'est pour beaucoup d'entre nous l'ignominie de trop face à laquelle il n'est plus possible de regarder ailleurs.
 
Ils veulent nous faire croire que cette loi, aussi dure soit-elle, est nécessaire. Qu'elle réduira le chômage. Pure mensonge. La prétendue « lutte contre le chômage » n'est qu'un prétexte pour nous faire accepter une formidable régression sociale, pour que nous consentions à perdre les maigres protections que nous avions encore face à la tyrannie du salariat – de la même manière que la « lutte contre le terrorisme » n'est qu'un prétexte pour les mêmes pour nous faire accepter des restrictions de liberté. Si cette loi est « nécessaire », c'est seulement pour une petite minorité de capitalistes qui souhaitent grâce à elle renforcer son pouvoir et ses bénéfices. Il n'y a pas de fatalité ; il n'y a que les désirs honteux d'une petite minorité.
 
S'ils veulent vraiment réduire le chômage, pourquoi ne mettent-ils pas en œuvre la seule mesure qui ait montré ses preuves en ce sens, à savoir la réduction du temps de travail ? Au contraire, ils veulent faire travailler plus ceux qui ont déjà un boulot (jusqu'à 48 voire 60 h par semaine !), et prétendent contre toute logique, contre tout bon sens que cela réduira le chômage... Ils n'ont évidemment aucune envie de s'attaquer au chômage de masse, car le chômage de masse est un formidable épouvantail pour contraindre ceux qui bossent à se tenir tranquilles, à accepter d'être maltraités et mal payés.
 
Mais quand bien même la loi Travail permettrait de créer d'innombrables emplois et de réduire considérablement le chômage, nous n'en voudrions pas pour autant. Car cette vie-là qu'on nous impose, cette vie qui ne serait pas encore assez subordonnée au pognon, qui ne serait pas encore assez sacrifié au travail, qui ne serait pas encore assez insensée, mutilée, appauvrie, cette vie-là nous n'en pouvons plus, nous n'en voulons plus, et il n'est pas question d'accepter des sacrifices supplémentaires.
 
La vie est déjà difficile pour beaucoup d'entre nous, et cette loi Travail nous la promet encore plus difficile. Nos conditions de vie et de travail seront profondément dégradées. On pourra nous faire trimer quasiment sans limites, on pourra nous licencier beaucoup plus facilement et tant pis pour les charges et les dettes à payer. Nous serons plus que jamais de la chair à profit, de la chair à patrons. Nous serons plus que jamais des variables d'ajustement. Nos vies ne vaudront plus rien en face des profits de quelques-uns.
 
Nous ne voulons pas de cette vie qu'ils nous promettent, pas davantage que celle qu'ils nous imposent aujourd'hui. Que la loi Travail passe ou pas, c'est toujours la même logique mortifère qui est à l'œuvre, c'est toujours le même système infect, le même système qu'il faut détruire d'urgence : celui du capitalisme, de l'argent-roi. Nous ne voulons plus de leurs pansements hypocrites, de leur charité, nous ne voulons plus de leurs mesures visant à nous « aider » à nous « insérer » et à nous « adapter » au mieux dans leur système de merde. Plus rien ne nous rendra supportable l'insupportable.

Nous en avons plus qu'assez de cette vie qu'on nous impose. Nous en avons plus qu'assez de ce monde. Nous en avons marre de voir tant de gens perdre leur vie à la « gagner ». Marre de voir toutes ces vies subordonnées et sacrifiées sur l'autel du pognon. Marre de cette violence au travail qui pousse tant de gens à la dépression, au burn out, au suicide. Marre de devoir nous « vendre » à un patron pour pouvoir vivre. Marre de ne pas pouvoir décider de ce que nous voulons produire. Marre de voir une petite minorité régenter la vie de tous les autres. Marre de cette « démocratie » qui n'en est pas une. Marre des belles promesses des politiciens. Marre des petits et des grands chefs. Marre des inégalités. Marre de toute cette misère, de toutes ces vies de galère, marre des sacrifices qu'on ose demander aux plus pauvres alors que les caisses sont pleines, alors que l'argent coule à flots pour une petite minorité. Marre de déplorer la mort de centaines de SDF chaque année en France alors qu'il y a plus de deux millions de logements vides. Marre de cette loi et de cette « justice » fortes avec les faibles et faibles avec les forts. Marre de voir emprisonner des petits et insignifiants voleurs pendant que les plus grands voleurs paradent. Marre de voir ceux qui luttent pour une société meilleure constamment criminalisés par le pouvoir. Marre de leur Etat sécuritaire. Marre des violences policières. Marre de leur mépris. Marre du traitement infligé aux sans-papiers, aux migrants, aux réfugiés. Marre de la haine encouragée des immigrés et des musulmans pour nous faire oublier que nos vrais ennemis ce sont les riches, les banquiers, les capitalistes. Marre de la stigmatisation des pauvres et des chômeurs, traités d'« assistés » et de « parasites » alors que les vrais assistés, les vrais parasites ce sont les riches et les banquiers. Marre de leurs guerres et du terrorisme qu'elles génèrent. Marre du pillage et de l'exploitation des pays les plus pauvres, et des famines qu'ils engendrent. Marre de tous ces vices (égoïsme, cupidité...) que l'on érige en vertus alors qu'ils causent tant de morts, tant de souffrances. Marre de tous ces crimes qui ne sont jamais considérés comme tels. Marre de ce consumérisme qui nous appauvrit le cerveau. Marre de de cette obsession du fric, de la croissance qui, en plus de répandre la misère et le mal-être, empoisonne notre air et nos aliments, pollue nos rivières, est en train de détruire le climat et la planète. Marre de ces bombes à retardement que sont les centrales nucléaires. Et marre de notre trop grande indifférence, de notre trop grande passivité vis-à-vis de tout cela. Marre. Marre. Marre...
 
Oui, on a raison de se révolter. Les extrémistes, ce ne sont pas ceux qui se révoltent, qui veulent en finir avec ce monde, ce sont bien plutôt ceux qui le défendent bec et ongles et pensent qu'il a encore un avenir. N'en déplaise aux Valls, El Khomri, Macron et compagnie qui prennent les jeunes pour des idiots, nous savons très bien de ce qu'il en retourne avec la loi Travail. Nous avons aussi très bien compris dans quel monde nous vivions – et c'est justement pour ça qu'on veut en finir avec.
 
Ce ras-le-bol général, ce désir de tout changer, beaucoup le partagent, et il est au cœur du mouvement contre la loi Travail. Et chaque jour il prend un peu plus le dessus sur le mouvement lui-même, jusqu'à s'afficher comme tel, comme en témoigne les occupations de place à l'initiative de « Nuit debout », où l'on pose le débat au niveau où il devrait être posé, à un niveau plus décisif. Ce qui se joue à travers le mouvement contre la loi Travail, c'est un affrontement entre deux visions du monde, entre deux idées irréconciliables de l'existence humaine. On ne lutte pas seulement contre une loi, on lutte contre une certaine idée de la vie – une idée méprisable de la vie. On ne lutte pas seulement contre une loi, on lutte pour une autre vie – une vie digne d'être vécue. On ne remet pas seulement en cause une loi, mais tout un système, tout un système économique, tout un système de valeurs : le capitalisme. Nous ne voulons pas seulement changer les règles du jeu, mais le jeu lui-même. Nous ne voulons pas seulement une autre répartition des richesses et du pouvoir, mais aussi qu'émergent d'autres manières de vivre, d'autres rapports à autrui.
 
A quoi aspirons-nous, à quoi pourrions-nous aspirer de meilleur ? A une société sans classes, c'est-à-dire à une société sans chefs ni larbins, sans exploités ni exploiteurs, une société sans riches ni pauvres. Nous ne voulons plus être ni des employés ni des électeurs. Nous voulons une société d'égaux, une démocratie digne de ce nom. Un monde où c'est la solidarité et non plus l'argent qui commande nos vies.


Contre la loi Travail et toutes leurs saloperies: on a raison de se révolter !
 Non, il n'y a pas de fatalité à vivre dans le monde dans lequel nous vivons, à devoir subir toute cette merde. Nous avons plus de pouvoir que nous le croyons. Ce monde ne tient que parce que nous le soutenons, bien malgré nous. Cessons de nous croire impuissants. Les gens qui nous font face – riches, banquiers, capitalistes et leurs larbins politiciens – n'ont de pouvoir que celui que nous leur accordons, par notre résignation, notre docilité, notre ignorance. Ce sont eux qui ont besoin de nous – et non l'inverse. Ils n'ont de puissance qu'à proportion du sentiment d'impuissance et d'infériorité qu'ils réussissent à insuffler en chacun de nous. S'ils réussissent si bien à nous opprimer, à nous tenir dans leurs griffes, c'est d'abord parce qu'ils savent si bien nous déprimer, nous démoraliser. La force de ce monde, c'est d'avoir réussi à nous faire croire qu'il n'y avait pas d'autre monde possible, que nous avions besoin des capitalistes et des riches pour vivre et faire marcher la société (alors qu'ils sont tout à fait inutiles et ne sont rien d'autres que des parasites).  
 
Si ces « 1% » sont si puissants, jusqu'à donner l'impression d'être invincibles, c'est aussi parce qu'ils sont organisés. Parce qu'ils sont très bien organisés, jusqu'à organiser nos vies. Parce qu'ils ont su nouer des liens très étroits entre eux, parce qu'ils sont solidaires entre eux, parce qu'ils ont conscience d'appartenir à une même classe et d'avoir à en défendre les intérêts.
 
Si nous sommes si faibles face à eux, c'est a contrario parce que nous ne sommes pas organisés, parce que nous sommes isolés les uns des autres, parce que nous sommes fondamentalement seuls face à l'existence, parce que nous avons perdu de vue la force et la richesse que constituaient le groupe, la bande, la communauté.
 
Bref, si nous voulons que ce monde change, si nous voulons mettre en échec la domination des riches et des capitalistes, si nous voulons reprendre le contrôle de nos vies, nous devons non seulement nous libérer des mensonges qui nous aliènent mais aussi changer radicalement nos comportements et nos relations avec les autres.
 
Nous devons prendre conscience qu'il faut que chacun y mette du sien, que nos vies ne doivent faire plus qu'un avec nos luttes. Rien n'adviendra en attendant sagement les prochaines élections – ce ne sont pas les politiciens, même s'ils le voulaient, qui changeront ce monde. Nous ne devons plus revendiquer, nous ne devons plus mendier mais affirmer et prendre.
 
Si nous voulons abattre leur monde, abattre leur système, nous devons comprendre en quoi concrètement nous l'alimentons et dès lors cesser de l'alimenter. Comme le dit La Boétie dans son fameux Discours de la servitude volontaire : « Soyez résolus à ne plus servir et vous voilà libres ! » Le pouvoir n'est pas quelque chose qui nous fait face, mais quelque chose qui nous traverse tous individuellement – on comprendra dès lors qu'il ne s'agit pas pour nous de prendre d'assaut l'Elysée ou le siège d'une entreprise du CAC40 mais de rendre inopérant leur pouvoir, en désobéissant à leurs injonctions, en cessant de les servir par nos impôts ou notre travail, en s'organisant sans eux.  
 
Si nous voulons reprendre le pouvoir sur nos vies, si nous voulons devenir ingouvernables, nous devons donc nous aussi nous organiser, nous regrouper, nous associer. Pour réfléchir, discuter à et mettre au point des actions plus radicales contre l'ordre établi – grèves, sabotages, blocages, occupations/libérations, réappropriations, réquisitions, auto-réductions, neutralisations, destructions, etc. Pour travailler à tisser entre nous des liens profonds et indestructibles, des amitiés dangereuses et ingérables. Pour mettre en commun et confronter nos savoirs, nos expériences, nos pratiques. Pour mettre sur pied d'effrayantes conspirations, des foyers d'insoumission durable, des communautés autonomes. Non seulement nous verrons à quel point nous sommes puissants, à quel point nous sommes plus forts, plus efficaces, mais aussi plus libres et heureux. C'est ainsi que nous retrouverons confiance et estime en nous. C'est ainsi que plus personne ne régentera nos vies à notre place. 
 
Un mouvement comme celui contre la loi Travail a cette heureuse particularité de casser le train-train de nos moroses existences mais aussi d'ouvrir une brèche dans l'ordre existant. C'est toujours une heureuse occasion pour sensibiliser les gens, les mobiliser, les soustraire (au moins pour un temps) à un monde qu'ils croient sans doute sans alternative, éveiller en eux des désirs révolutionnaires. C'est une heureuse rupture qui permet à nombre de gens de prendre du recul, de changer leur regard, de réfléchir, d'approfondir leur compréhension du monde, de faire des rencontres bouleversantes, de découvrir la joie de la lutte, d'entrapercevoir leur puissance cachée, d'entrapercevoir de nouveaux chemins, d'imaginer une nouvelle vie et un nouveau monde, d'inventer de nouveaux rapports avec les autres, de prendre goût à cette divine parenthèse jusqu'à peut-être ne plus avoir envie du moindre retour à la normale. Pour des dizaines voire des centaines de milliers de personnes, qui participe peut-être à leur première manif, ont fait grève, ont bloqué leur lycée, ont rejoint des manifs sauvages, ont été confrontés à la violence policière, c'est déjà un autre monde qui se construit dans les têtes et dans les cœurs. Pour eux, rien n'est plus tout à fait pareil, et rien ne sera jamais plus tout à fait pareil. De même la brèche qui s'est ouverte dans l'ordre existant ne se refermera jamais complètement – il en restera toujours quelque chose. Mais nous pouvons, nous devons travailler présentement à ce qu'elle grossisse, cette brèche, nous devons travailler à ce qu'elle devienne parfaitement ingérable pour le pouvoir, jusqu'à provoquer l'inimaginable. Si nous continuons à dépasser les bornes, à multiplier les débordements audacieux et à entraîner avec nous de plus en plus de monde, un mouvement comme celui-ci peut dégénérer en quelque chose de grand, d'irrésistible – l'insurrection !     
 
Alors, à l'attaque ! Rencontrons-nous ! Radicalisons-nous ! Allons rejoindre ceux qui luttent et s'organisent, dans la rue, sur les places, dans les facs ou dans les usines ! Ne restons pas sagement dans notre coin. Le train de la révolution ne repassera peut-être plus avant très longtemps.