bouée de sauvetage

6





L'autre jour, je suis sorti de ma réserve indienne. J'aurais pu y rester longtemps, compte tenu des rapports de force en vigueur, mais il fallait absolument que je vienne au secours catholique d'un homme au bout du rouleau compresseur.
Vous ne le savez pas mais je ne manque jamais l'occasion d'aider mon prochain. Surtout quand ce prochain me casse la gueule, assassine mon père ou, pire encore, m'oblige à regarder des films de Yann Moix. C'est précisément le genre de geste qui requiert le plus la charité, sinon on a rien compris et on peut se préparer à remplir de sang le tonneau des Danaïdes jusqu'à autodestruction de l'humanité au feu nucléaire.
Cet homme était l'un de ceux qui n'avaient rien compris. Il s'était mis dans la tête de rejouer l'épuration, avec mon grand frère dans le rôle du collabo. Il voulait l'épurer parce qu'il le soupçonnait de collaborer avec l'inutile, alors même que le territoire avait été libéré par les alliés du travail depuis belle lurette.
Mon grand frère est effectivement un collabo de l'inutile. Comme moi. Mais lui c'est sur ordre direct du Tout-puissant. Il est pour ainsi dire un attardé. Il est en retard, que ça veut dire. Ça fait à peu près trente ans qu'il est en retard. Son train de vie est toujours en retard, un peu comme à la SNCF à part que c'est un train avec un être vivant dedans. Son train de vie stagne alors que le monde bouge sans arrêt vers plus de progrès technique. Mon frère il a même pas Internet, ni même de téléphone portable, ni encore moins de lecteur mp3 ! Figurez-vous qu'il écoute encore de la musique sur cassettes à l'aide d'une hyper vieille chaine hi-fi de dix ans. Vous vous rendez compte ? Il y a des gens qui se cassent la tête pour nous créer en permanence des nouveaux besoins sur mesure et lui il s'en fout littéralement ! Que voulez-vous, il n'est pas en capacité d'assimiler, le bougre, qu'il faut acheter toutes les merveilles que nous enjoignent d'acheter les publicitaires pour faire tourner l'économie !
Et comme il est tellement en retard sur tout, d'une léthargie criminelle, il ne peut bien évidemment pas travailler et donc se rendre utile à la société. Il ne peut pas suivre les cadences infernales du paradis capitaliste. Inapte au travail, qu'ils ont dit les spécialistes. Se faire exploiter à heures fixes et y trouver satisfaction ça demande des capacités que n'a pas mon frère. Alors il vit comme le Capitaine au crochet de la société. Si c'était pas la crise comme depuis toujours depuis la Révolution industrielle, ça serait pas un problème. Mais là ça commence vraiment à bien faire, et les usagers de la SNCF ils sont pas contents. Les retards et les trains qui restent à quai, ils commencent à les avoir en travers de la gorge. Ils n'ont pas de temps à perdre avec les retardataires. Si vous saviez comme ça gueule, comme ça gueule... Alors des fois il y a de la bagarre, c'est inévitable.
Et c'est ce qui est arrivé l'autre jour en question.
- Il sert à rien ton frère ! que m'a dégueulé un voisin non identifié, alors que nous revenions, mon frère et moi, d'une promenade vespérale totalement inutile du point de vue économique.
J'étais justement en train de me dire, d'une légèreté desprogienne toute misanthrope : on ne se méfie jamais assez de son voisin, cet animal nuisible en constante reproduction depuis la fin du XIXème siècle.
Mais cet animal-là avait la haine trop impeccable pour être vraiment méchante.
- Non, mais vraiment, tu l'as regardé ? Tu vois pas combien ça coûte à la société d'entretenir un déchet pareil ? C'est une honte ! C'est un scandale ! qu'il a aboyé dans mes oreilles à peine reposées par deux heures de marche à l'ombre de la trop bruyante civilisation.
Je fis mine de participer à la ratonnade verbale.
- Bonjour monsieur ! Oh oui ! Oh oui ! c'est une honte, mon bon monsieur !
- Ah, vous êtes d'accord, c'est bien ! Mais pas suffisant !
- Que préconisez-vous, mon cher ?
- L'euthanasie, point barre ! Pour les handicapés, pour les vieux, pour les assistés, pour tous ceux qui servent à rien !
- Mais vous avez mille fois raison ! Je suis amplement d'accord ! A mort les assistés !
- A mort les assistés !
- A mort les gens qui servent à rien !
- Ouais, à mort les gens qui servent à rien !
Il bavait de bonheur.
Pendant ce temps-là, mon frère se tenait magnifiquement à l'écart. Il n'avait pas répondu à ce qu'il croyait être une insignifiante provocation. Le pauvre homme n'avait même pas dégainé sa première cartouche qu'il lui avait déjà pardonné. Il s'en moquait bien. Il était bien au-dessus de toutes ces minables querelles humaines dans lesquelles nous nous entassions tous. Réfugié sur l'Olympe avec les siens, il régnait plus que jamais au-dessus des partis, ni pour, ni contre, bien au contraire.
Là où nous autres insignifiants étions restés, le dénouement de la cravate était sur le point d'advenir.
- Au fait, tu fais quoi dans la vie ? qu'il me copie-colle de sa boite à questions automatiques.
J'allais lui dénouer la cravate. Elle ne lui allait vraiment pas.
- Branleur ! Assisté ! Jean foutre ! que je lui répondis à la surprise du chef.
Il avait l'air de suffoquer. Sans doute avait-il trop serré sa cravate.
- Hein ?
Il reprit sa respiration.
- Tu rigoles ?
- Je rigole pas.
Il allait mieux. Il était bien mieux sans sa cravate.
- Petit enfoiré, va ! Tu te fous bien de ma poire hein ?
- Mais je ne me permettrais pas !
- C'est ça, oui !
- Je voulais juste dénouer ta cravate !
- Ma cravate ? Mais pourquoi tu me parles de cravate ? J'ai pas de cravate espèce de crétin !
- Chrétien ! On dit : chrétien !
- C'est ça... Crétin !
- Crétin veut dire chrétien. Une façon de se moquer du chrétien type et de sa bonté qui serait de la pure stupidité.
- Et tu te crois bon, toi ?! T'en fais une belle de bonté ! Va bosser fainéant et on en reparlera ! C'est pas avec ta bonté à la noix qu'on va rembourser la dette ! Toi et ton frère vous avez rien compris au monde... Vous vivez au pays des Bisounours ! Et ça, ça peut pas durer à l'heure actuelle !
- Et on t'invite quand tu veux ! Tu es le bienvenu ! Pas besoin de carte de séjour ! Y'aura juste besoin que tu dénoues un peu ta cravate...
- Mais va te faire foutre avec ta putain de ta cravate !
- La cravate, c'est le passeport des connards, qu'il dit Jacques Dutronc dans un film et il avait bien vu les choses !
- Et moi je suis un connard c'est ça ?
- Ce n'est pas ce que je dis. La cravate elle sert le cou et toi t'es un peu pareil. Tu te prends pour une cravate : « regardez comme je sers bien ! » Tu veux servir à quelque chose parce que c'est ce qu'on t'apprit. Tu te laisses exploiter dans un boulot de merde qui n'a aucun sens et alors tu as le sentiment que tu sers à quelque chose. Et alors t'en es tout fier, tu le montres. Et alors tu invectives ceux qui ne serviraient à rien, ces salauds. « Tu sers à rien ! », voilà une insulte bien en phase avec notre belle société capitaliste où le sens de notre existence doit se réduire à servir la Déesse économie....
- Et alors, mon pote, c'est la pure réalité : tu ne sers à rien !
- Mais c'est le propre et l'honneur de l'homme que de ne servir à rien ! Nous n'avons pas à servir à quelque chose ! Nous ne sommes ni des objets ni des machines, que diable !
- Arrête de baratiner, tu veux !
- « Je ne sers à rien » est le premier mot de l'homme libre. Qui n'est pas inutile n'est pas humain ! Je n'ai même pas à t'être utile à toi. Je ne suis pas un objet, et tu n'es pas un consommateur. J'ai simplement à t'aimer comme mon prochain.
- A m'aimer ! Mais qu'est-ce que tu délires toi... Et c'est certain que tu m'es pas utile... Tu me serais même plutôt un boulet !
- Le boulet c'est ce que t'on t'a mit dans la tête ! L'ennemi, il est en chacun de nous, pas chez les autres !
- T'es vraiment trop prise de tête, toi !
- Te vexe pas mon ami ! Je dis tout ça pour ton bien ! Tu m'as appelé : je t'ai répondu.
- Quel appel ? Je ne t'ai jamais appelé ! Et je ne suis pas ton ami, bordel !
- Mais tu es le mien !
- Dégage !
- Viens mon ami que je t'embrasse ! Faisons la paix !
Il me repoussa et exprima le plus vif dégoût pour ma personne. J'avais dû être trop rapide. Mais à vrai dire ça faisait aussi vingt-cinq ans que j'attendais désespérément d'avoir un ami, un vrai ami avec qui sortir la tête de l'eau, et je ne pouvais vraiment plus attendre une seconde de plus. C'est difficile d'avoir des amis à notre époque quand on est inutile et qu'on prend comme mentor son grand frère attardé. Et celui-là avait vraiment besoin d'un ami. Je ressentais cette amitié comme un devoir sacré.
- Espèce de baltringue ! Tu vas voir ce que je fais aux gens comme toi...
Et je ne tardais pas à comprendre ce qu'il leur faisait. Donnant des instructions très claires à ses membres supérieurs et inférieurs, il m'envoya très vite par terre. Voilà où mène les non-dits. Si on se disait tout ce qu'on a sur le cœur, on ne se ferait jamais la guerre, ça c'est juré.
- Ça va t'apprendre à te foutre de la gueule du monde, trouffion ! Un assisté, ça fait pas le malin ! Ça va bosser ou ça fait profil bas en attendant qu'on l'attrape et qu'on le nique !
- Me niquer ? Voilà toujours une forme d'amour... Entre trouffions, à la guerre, faut pas être difficile !
- Et en plus il est maso ! T'es vraiment un gros taré, toi !
Et il prolongea la représentation, avec pour unique spectateur mon frère, qui était autant attentif au spectacle que Dieu au spectacle des hommes. Il ne faudrait pas oublier, en passant, que Dieu a envoyé spécialement dans le monde les attardés pour qu'on ne perde pas de vue l'inutilité de l'univers, sans quoi il n'y aurait plus de limite à notre désir stupide de faire les intéressants. Dieu est inutile et c'est pour ça qu'il est finalement le seul dieu respectable, au contraire des nouveaux dieux que les soi disant athées progressistes adulent en permanence.
Mais revenons sur Terre, où ma démonstration de faiblesse battait son plein.
- T'es content maintenant ? Tu veux que je continue ? qu'il éjecta de l'espace laissé entre ses deux belles mâchoires.
Il m'avait bien remodelé la cafetière, mais j'étais encore capable de cracher des sons dans la langue de Steevy Boulay.
- Vous vous êtes bien défoulés, mon humble ami. Vous ne pourrez plus dire que je ne sers à rien !
- Mais putain, quel emmerdeur celui-là ! Ça t'as pas servit de leçon ? T'en veux encore ?
- Ah mais la violence n'a aucun effet sur moi, sais-tu ! Je peux même te tendre l'autre joue... Aucune importance !
- Aucune importance ?! Quand t'auras plus de dents tu parleras autrement !
- Oh oui tu l'as dit ! Je risque de parler bien différemment. Je ferai attardé mental et ce serait très bien ainsi !
- T'as vraiment AUCUN amour-propre toi !
Il insista beaucoup sur le « aucun ».
Je n'en ai aucun en effet. L'amour propre c'est vraiment ce qu'il y a de plus sale comme amour, si tant est qu'il puisse y avoir un amour sale, car ça empêche finalement d'aimer l'autre. Et aimer l'autre, c'est cela l'amour. Garder l'amour pour soi, ça n'a aucun sens.
Voilà ce que j'allais dire à mon ami, s'il m'en avait laissé la possibilité.
Insensible à ce qu'il y avait de tendre amitié dans mon insolence christique, il décida à l'unanimité de poursuivre ma reconfiguration faciale.
Mais au bout d'à peine quelques secondes, un perturbateur au désordre public pénétra par surprise dans l'arène. Une femme d'une quarantaine d'années qui, n'ayant pas dû apprendre la lâcheté comme le commun des mortels, tenta de s'interposer.
- Mais vous avez pas un peu fini, ignoble individu ! Foutez-le camp ! Laissez ce gamin tranquille ou j'appelle la police !
Le terme « police » sembla le faire frémir, si bien qu'il s'enfuit toute affaire cessante, sans même saluer son nouvel ami, en l'occurrence bibi.
J'étais abasourdi.
- T'en vas pas comme ça, mon ami ! que je lui lança, désespéré.
Il était déjà très loin. Il n'était bien sûr pas rentré chez lui, sous les yeux de la vieille : c'eût revenu au même que de se rendre à la police.




5





- Vous allez bien, jeune homme ? que me demanda la vieille.
- Comment voulez-vous que ça aille...
- C'était un ami à vous ?
- C'était même mon seul ami...
- Il faut quand même aller à la police !
- La police...
- Faut pas vous laisser faire !
- Pour quoi faire ?
- Faut porter plainte !
- J'en vois pas la raison... On ne porte pas plainte contre un ami. L'amitié c'est une zone extraterritoriale et ça doit le rester !
- Mais si ! Mais si !
- Laissez-moi dans mes eaux internationales j'vous dis !
J'étais sous le choc. Je venais de me brouiller avec mon seul ami. Et cette foldingue voulait que j'aille le dénoncer aux autorités qui depuis trop longtemps occupent notre territoire.
Pire encore, l'idée même de réclamer une punition m'est parfaitement étrangère. Rien de plus barbare et absurde que l'idée qu'il faudrait punir. Qu'il faudrait toujours punir. La punition ne répare rien, ne grandit personne, n'a jamais rendu l'homme « puni » meilleur. Elle ne dissuade même de rien. Ce n'est que vengeance. Ce n'est qu'une violence répondant à une violence et à laquelle répondra une autre violence, et ainsi de suite jusqu'à ce que nous mourions tous comme des cons au champ d'horreur. De ce cercle vicieux, il faudrait avoir le courage de sortir.
- Punir, punir... Pour quoi faire ?
Moi je pense qu'il faut savoir pardonner. Tout pardonner. Pardonner à tout le monde. Pardonner à Adolf Hitler, à la femme de Marc Dutroux, au coiffeur de Jean-Marc Thibault et même à cette charogne qui vous a jeté comme un papier cul dans les cabinets alors que vous étiez en pleine faiblesse de l'âge. Pardonner, c'est précisément être capable de pardonner ce qui est considéré comme impardonnable. Ou alors ça ne s'appelle pas pardonner. Je pense qu'il n'y a pas de salaud définitif. Ça n'existe pas. En tout homme il y a un Adolf Hitler et un Jésus-Christ. Un « salaud » n'est qu'un type bien qui n'a pas encore accouché. A qui on n'a pas su faire sortir le bon côté. Et nous, au lieu de l'aider, de lui donner de l'amour qui est toujours très contagieux, on le conforte dans sa méchanceté avec nos punitions et nos prisons à la noix. Il faut reconnaître que la société fait tout, absolument tout pour nous conforter dans notre côté salaud, et ce même dès la naissance. Cet état de suspicion généralisé dans lequel on vit en permanence, avec vérification d'identité, fouille corporelle et vidéosurveillance : voilà ce qui nous rend aussi tous salaud. On crève d'être présumé coupable de tout, jusqu'à preuve du contraire. Si on doit en permanence se justifier de ne pas être un fraudeur, un terroriste ou un Adolf Hitler, il ne faut pas s'étonner qu'on devienne tous des Adolf Hitler, par facilité. Cette société n'a que ce qu'elle mérite. Mais je suis certain que si Adolf Hitler avait survécu à la Seconde guerre mondiale et qu'on lui avait laissé une seconde chance, il aurait pu devenir un type bien, et lancer des appels de l'Hiver 54 et des I have a dream.
L'idée de la vieille m'écœurait. Mais je n'oubliais pas non plus qu'elle voulait m'aider, me porter secours. Et c'est là l'aspect éminemment merveilleux quand vous vous faites démolir la tronche en pleine rue ou qu'il vous arrive quelque accident spectaculaire vous portant aux frontières de la mort : il y a de grandes chances pour qu'on se porte à votre secours. Ça se voit que vous êtes en danger, c'est visible, c'est compréhensible par tous même par un Adolf Hitler, alors on se précipite. Par contre, quand vous vous noyez dans un océan de solitude et de manque d'amour, personne ne vient jamais pour vous lancer la moindre bouée de sauvetage : c'est trop loin pour qu'on s'en rende compte. Il y a bien des Jésus-Christ qui vont jusqu'à envoyer des sondes sur Mars pour vérifier s'il y aurait pas là-bas quelque humain en détresse morale, mais ils sont bien rares. Alors quand une vieille femme vient à votre secours, même si c'est à mille lieues de cet océan où vous vous noyez, il ne faut pas faire la fine bouche. Porter secours ça ouvre toujours une brèche qu'il est difficile de refermer. Des pompiers qui finissaient par vaincre des chagrins d'amour, ça s'est vu. Avec un peu de chance, ma vieille finira peut-être par entendre mon cri de souffrance et le localiser. Tout le monde naît avec une bouée de sauvetage à lancer, c'est ce qu'on appelle l'humanité ; peut-être cette femme n'avait-elle pas encore lancée la sienne. Peut-être qu'au lieu de m'emmener chez les matons de notre sainte prison le capitalisme, elle partirait à ma recherche. Peut-être.
Mon frère, lui, était toujours à mes côtés, buvant certainement son vin quotidien avec Dieu pour oublier la médiocrité humaine.
Mon espoir se brisa net quand nous arrivâmes au commissariat de police.




4





A l'accueil, un type habillé pour l'hiver était positionné derrière un comptoir.
- Bonsoir, on vient pour déposer une plainte... C'est le monsieur qui s'est fait agressé, qu'annonça la perfide.
- Et il a un certificat le monsieur ? que lui rétorqua sèchement le gardien de sa paix.
- Un certificat ?
Il souffla.
- Un certificat médical ! Pour constater officiellement les blessures du monsieur ! Faut vraiment tout vous dire !
- Vous êtes là pour ça, non ? On ne peut pas tout savoir !
- Non mais c'est quoi cette bande d'assistés ?! Quand on se laisse agresser faut pas venir pleurnicher et croire qu'on va vous servir sur un plateau !
On était, j'étais encore tombé sur un homme en pleine détresse, mais je ne pouvais lui lancer de bouée de sauvetage : je venais juste de lancer la mienne ce soir, à un autre noyé et cela allait certainement nécessiter beaucoup de temps pour le ramener à la vie. La vieille ne lui lança pas la sienne mais elle s'en occupa très bien, à mon sens, pour une femme adoratrice de la police et des lois en vigueur.
- Non mais vous pouvez rester poli, hein ! On n'est pas venu ici pour se faire insulter.
- Oh eh, tenez-vous à carreau ! Vous avez de la chance qu'on est occupé ce soir sinon c'était le contrôle d'alcoolémie et GAV direct ! Vous avez bu, ça se lit sur votre visage, et vos deux amis n'ont pas l'air très net non plus. Ils z'ont vraiment pas des têtes de victimes.
- Mais je n'ai pas bu !
- C'est ça, oui. Soyez contente qu'on vous retire pas votre permis !
- Je ne l'ai même pas le permis !
- Et en plus vous roulez sans permis ! C'est du propre. Bon, allez, cassez-vous, nous on n'a pas que ça à faire. Tous mes collègues ils sont sur les routes en train de faire des contrôles massifs pour vérifier que tout le monde il a bien ses éthylotest ! La loi c'est la loi, bon Dieu !
La vieille resta bouche bée devant tant de grâce verbale. Ah, la loi, cette incarnation intemporelle du Bien et de la Justice...
- Allez, maintenant allez aux urgences faire le certificat de môôssieu la soi-disante viqueeuutiiime. Et revenez demain à 8 heures pour qu'on prenne votre plainte. 8 heures pile ! Pile ! Le règlement c'est le règlement, bon Dieu !
Il avait du pif le chevalier servant de la Loi. J'avais effectivement pas la gueule de l'emploi de victime. Etre une victime, ça s'improvise pas comme ça. Il suffit pas de se faire casser la gueule pour être une victime. Une victime n'existe que parce qu'il y a un coupable. Il faut que ça se lise sur sa tête à la victime qu'elle a envie que la justice passe et de voir son agresseur pourrir en Enfer. Ça n'était assurément pas mon cas. Je préfèrerais largement passer mes vacances avec un de ces meurtriers qu'on voit toujours en Une du Nouveau Détective qu'avec un justicier, quel qu'il soit. Derrière tout justicier se cache la pire ordure. Au moins le meurtrier ne se cache-t-il pas derrière la Justice, comme tout bon juge qui s'irrespecte, pour démolir des vies.
Et je commençais à être las. Pas la vieille qui malgré les gestes d'amour pris en pleine face tint à ce que l'on prenne le chemin des urgences. La marche fut bien évidemment rapide, pour honorer comme il se doit cette institution.



3





- Comment vous vous appelez ? que me demanda un hologramme d'apparence femme à l'accueil.
- Ajar Emile, que je répondis.
- Hahjahrre ? Comment vous écrivez ça ?
- Le plus souvent avec un stylo...
Elle soupira, n'ayant pas l'air, elle non plus, d'apprécier quelque humour. Ce qui est logique pour un hologramme.
- J'vous demande comment vous épelez votre nom ! gueula-t-elle, perdant cette patience infuse que chaque bon citoyen est en droit d'attendre de la part d'un hologramme de l'administration.
- Ah... Mon nom ? Je vous ai dit quel nom déjà ?
Elle reprit sa respiration.
- Ah oui ! Emile Ajar ! A-J-A-R ! lui épelai-je.
- Bien... Vous avez quel âge ? me demanda-t-elle, d'un ton plus cordial.
- Vingt-six ans, répondis-je, en toute honnêteté. Comment expliquer à ce robot que j'ai six ans, que cela fait vingt ans que j'ai six ans ? C'est purement impossible.
- Vous avez votre carte vitale ? lança-t-elle.
- Non, pourquoi ?
- C'est très embêtant ça. Il nous la faut impérativement ! Comment ça se fait que vous n'ayez pas votre carte vitale ? Il faut l'avoir en permanence sur vous !
- Ah bon !
- Vous avez bien en tête votre numéro de sécu, je suppose ?
- Pourquoi devrais-je l'avoir en tête ?
- Parce que c'est la loi, monsieur ! Vous avez au moins votre carte d'identité ?
- Non.
- Comment ça, non ?
Malgré ma fatigue, j'étais à nouveau contraint de sortir de ma réserve indienne.
- Je n'ai ni carte vitale, ni de numéro de sécurité sociale, ni encore moins de carte d'identité ! proclamai-je à la face d'immonde.
- Mais c'est impossible ! Vous êtes impossible !
- Si c'est possible !
- Vous n'êtes pas Français, c'est ça ?
- Exactement ! Je ne suis pas Français.
- Vous avez pourtant tout l'air d'un Français.... Bon. Vous avez quelque chose à cacher c'est ça ?
- Je suis un noir d'Afrique, madame, et je ne vous permets pas ce genre d'insémination !
Elle me regarda sans dire mot, consternée.
- D'insinuation, voulais-je dire. Pardonnez-moi.
Elle ne semblait pas vouloir me pardonner cet attentat à la pudeur de la langue française, qui peut être un motif d'expulsion pour un africain.
- Vous avez forcément quelque chose à cacher ! que l'ersatz finit par me cracher.
- Je suis noir, madame, même si ça ne se voit pas. Je suis noir, car les noirs sont encore des humains.
- Bon, ça suffit maintenant vos bêtises ?! Il y a des gens qui attendent.
- Voyez comme vous nous traitez, nous les noirs ! Vous n'avez aucune générosité, aucune hospitalité ! Vous ne savez faire que fliquer, soupçonner... Au Bénin, nous sommes pauvres mais nous ne manquons de rien et nous savons accueillir ! Français d'abord, c'est ça, hein ?! Eh bien restez entre vous ! Je repars dans mon pays !
J'étais décidé à repartir dans mon pays contempler les gnous, avec toute l'impolitesse de mon désespoir, quand la vieille finit je ne sais comment par arranger les choses avec l'administration des urgences. J'allais pouvoir être ausculté comme un malade honnête.
Il m'avait pas seulement tapé dans l'œil, l'ami. Il me semblait il y avoir d'adorables douleurs en devenir, à la mâchoire, à l'épaule, dans le bas du ventre... Il y était allé fort, quand même. Il n'avait pas compté ses coups, c'est dire à quel point je devais déjà compter pour lui.



2





Deux docteurs en tout m'auscultèrent. Ce fut d'abord une jeune femme qui me fit des palpations aux articulations de la tête et qui conclut rapidement que rien n'avait été cassé. J'étais déçu. Ce fut ensuite un vieux con qui me balança un liquide inconnu sur le bidon et le caressa à l'aide d'un appareil tout aussi inconnu au bataillon. Une échographie abdominale qu'on appelle ça.
Sa sentence à lui aussi me consterna : je n'avais rien de « grave », qu'il déclara.
- Comment ça, rien de grave ? que je demandai au vieux con.
J'étais enragé par une telle injustice. Ma fatigue disparut complètement.
- Non, rien de grave. Vous aurez juste des bleus pendant quelques jours ! Je vous ai prescrit une pommade...
- Mais c'est pas possible ! Ça ne peut pas ne pas être grave !
- Mais si !
- Vous avez dû faire une erreur. Il y a forcément quelque chose de grave !
- Non, monsieur !
- Ces coups que j'ai reçus, je les ai reçus par amour ! Ce n'est pas possible qu'ils n'aient rien provoqué de grave ! L'amour, on en souffre, on en crève, ou alors c'est pas de l'amour ! Ils sont quand même pas virtuels ces coups, bon sang !
- Que voulez-vous que je vous dise, monsieur... Ce n'est sans doute pas de l'amour, voilà tout !
- Allons donc ! Vous n'êtes même pas capable de faire votre métier, et vous oseriez vous prétendre médecin des âmes par-dessus le marché ? Vous n'êtes qu'un rigolo, monsieur !
- Je ne vous permets pas ! Je ne vous permets pas !
- Et moi je me permets !
- Monsieur, je vous le répète une dernière fois : vous n'avez rien ! Libre à vous d'aller consulter un autre médecin : il vous dira la même chose !
- Évidemment qu'il dira la même chose... Vous êtes tous de mèche ! Vous vous êtes tous ligués pour m'empêcher d'avoir les maladies auxquels je suis en droit d'aspirer !
- Vous êtes complètement fou ! Vous devriez consulter un...
Je l'interrompis.
- Ah ah ! Ce serait bien commode, n'est-ce pas ! Mais ne vous en déplaise je suis d'une lucidité que vous n'atteindrez jamais ! J'ai beau mené une vie déplorable, à cause de toute votre indifférence et de toutes vos innombrables pollutions, j'ai beau m'imprégner de toute la saloperie du monde... Je suis en bonne santé qu'ils me disent, les médecins ! En bonne santé ! En excellente, en parfaite santé ! Une santé de fer, comme la Dame du même nom ! Je me souviens pas d'avoir eu un mal de tête de toute ma vie ! Même pas un rhume, rien ! Enfant je suis passé en-dessous d'une voiture, et j'en suis sorti indemne, comme si de rien n'était, sans aucune sorte de souffrance, de séquelles ou de prise de conscience sur le caractère barbare de l'automobile... C'est dire à quel point vous vous êtes acharnés sur moi ! Vous vous êtes ligués pour faire de moi un incassable. Vous m'avez incarcéré dans votre prison de la santé, voilà ce que vous avez fait, et à cause de ça j'ai longtemps rien vu du monde tel qu'il l'était...
- Intéressant ! Je suis sûr qu'un psychanalyste pourrait vous aider...
- Je ne suis pas malade de la tête !
- Vous qui réclamez d'être malade, vous devriez être fier de votre maladie de la tête ! Je ne vous comprends pas !
- Il n'y a pas de maladie de la tête ! C'est une invention des fascistes de la technique pour exclure de la société ceux qui ne pensent pas comme des robots !
- Si vous le dites !
- Mais je le dis ! Et je le redirai autant de fois qu'il le faudra ! Ne me prenez surtout pas pour un demeuré : j'ai absolument tout compris à votre petit jeu ! Vous, médecins du monde moderne, vous n'êtes qu'une bande de nazis. Vous voulez exterminer la maladie, envoyer la souffrance par wagons entiers dans des chambres à gaz à Auschwitz. Et il n'y a rien de pire comme dessein car nous avons tous besoin de maladie et de souffrance pour que l'on devienne des humains. La sensibilité de l'homme, elle commence là, quand il souffre dans sa chair, quand il est malade, au plus noble sens du terme... Quand un aspirant homme souffre, il faut lui faire aimer sa souffrance et non la bâillonner, car c'est un être humain qui est en train de prendre possession des lieux, et que c'est donc pour la bonne cause, comme pour une femme qui va accoucher...
Il me regardait avec une attention nerveuse.
- Mais qu'est-ce que vous racontez... Je vais vous prescrire quelques cachets, ça vous fera le plus grand bien !
- Hypocrite !
- Hippocrate !
- Hypocrite Hippocrate ! Laissez-nous donc à nos souffrances. Laissez-nous donc affronter nos souffrances qui ne sont pas nos ennemis mais nos meilleurs amis. Vous avez fait de nos souffrances une abomination, un mal absolu, alors que c'est la condition du bien-être. Et à vouloir éradiquer la souffrance, on corrompt le bien-être. On en fait une bête monstrueuse. Le bien-être omnipotent et sans réplique, voilà l'enfer.... Voilà l'enfer des gens comme moi que vous osez prétendre malades de la tête ! A vouloir nous rendre tous sain avec votre médecine totalitaire, vous avez juste réussi à nous rendre plus malade encore, d'une maladie si perverse, si inhumaine qu'on ne la sent même plus. Pas une maladie de la tête : une maladie du cœur que vous n'avez pas et qui vous rend infirme à toute humanité...
Le silence m'interrompit brièvement.
- Une belle et authentique maladie, voilà ce que je mériterais ! repris-je. Voilà ce que je devrais subir en humble martyr si vous ne m'aviez pas administré tous vos produits chimiques qui voudraient me donner l'illusion que je pète la forme !
- Je ne vais quand même pas vous inventer une maladie pour combler vos lubies de martyr !
- Ah mais ne faites pas semblant de ne pas me comprendre... Je ne vous demande rien... Le mal est fait, monsieur ! Je ne fais que le constater une fois de plus... Vous m'avez bien trop empoisonné depuis ma naissance pour que je puisse un jour en guérir et connaître les vertus de la maladie authentique et ainsi communier avec tous les malheureux de la Terre ! Vous vous êtes acharnés sur moi, et pourquoi donc ? Auriez-vous détecté à ma naissance un potentiel d'humanité sans pareil ?
- Pathétique !
Il prit son téléphone et tapa un numéro. Mais je continuai.
- La maladie, il faut l'aimer ! Ce n'est pas la maladie qui nous rend malade... C'est de détester à ce point la maladie qui nous rend malade... C'est la maladie qui nous guérit... Qui nous guérit des maux de l'esprit, et du pire mal de l'esprit : l'égoïsme ! Et c'est bien pour cette raison que vous détestez à ce point la maladie... Un banquier avec une lèpre ou un VIH sur le dos, vous allez voir s'il va encore spéculer sur les matières premières et nourrir la famine de l'Afrique ! Il ne le pourra plus... Il sera devenu le frère de tous les malheureux d'Afrique ! Voyez, on devrait tous nous inoculer le Sida sans trithérapie de recours, tiens, ça nous apprendrait l'humilité, on deviendrait alors enfin tous humains, on se serrait enfin tous les coudes... Voilà où on va en être réduit à cause de vous et de vos lubies hygiénistes ! Qu'est-ce que vous croyez, essayez d'éradiquer la maladie et elle se venge... Méprisez la nature et elle devient vraiment désobligeante. Elle devient méchante, infâmante : nazie ! Vous nous refusez ces petits martyrs qui font de notre barbaque un être humain ? Nous aurons alors le droit aux plus atroces des martyrs ! Aux pires cataclysmes !
Le vieux con qui venait de raccrocher son téléphone m'interrompit froidement.
- J'ai appelé au secours de votre part. On va vous aider à traverser cette passe difficile.
Je poursuivis ma démonstration comme si de rien n'était. « Rien » était tout à fait le mot approprié pour décrire ce que j'avais en face de moi.
- Ah ça, on se croit heureux dans nos démocraties libérales avec accès à la santé pour tous, mais voilà qu'un beau jour arrive la peste brune et le sida, et il faut alors qu'on en vienne à croupir dans des camps de concentration et des hôpitaux pour retrouver quelque humanité ! Voilà où on est réduit... Il faut toujours attendre qu'on ait vécu les pires cataclysmes pour qu'on se mette à imaginer des conduites et des politiques dignes du genre humain, genre programme du CNR. Sinon comme on est toujours affalés dans nos palaces et dans nos canapés, bien assagis par la médecine et bien abrutis par la télé, on est plus capable de rien, on régresse. Voilà où nous en sommes réduit, et on ose appeler ça le progrès... C'est la pire des régressions, ouais ! Nous souffrons de ne plus souffrir. Il nous manque à tous de connaître le martyr. On en vit bien un, certes, mais c'est le martyr du non-martyr, avec santé et divertissement obligatoires, qui fait de nous des robots insensibles aux malheurs du monde.... Reconnaissez-le donc, médecin de malheur !
Il ne reconnut absolument rien. Pour toute réponse, il quitta la salle. Je me retrouvais ainsi seul. J'avais l'impression d'être Mahmoud Ahmadinejad après une diatribe anti-impérialiste aux Nations Unies. Je vivais dans l'angoisse d'un bombardement imminent. Les forces du Bien n'allaient plus tarder à m'apporter la démocratie.



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Il y a quelque chose de plus coriace encore qu'un déchet nucléaire ou qu'un mauvais souvenir de collège et qui met des millions d'années à disparaître de la surface du globe. Les médecins et leurs grands frères de la Science toute-puissante ont pourtant cru pendant longtemps, du haut de leur positive certitude, que l'on pouvait s'en débarrasser comme ça. Je suis la preuve que non. Je parle bien sûr de l'humanité. Ils ont voulu faire de moi un exemple pour l'avenir, et ils ont complètement raté leur coup, comme pour le Titanic et Tchernobyl, à part que ma catastrophe est tout le contraire d'une catastrophe. Ils pourront créer autant de centre de traitement de la Hague qu'il leur chantera, autant d'école laïque, de Science Po et de Secret Story qu'il leur plaira, ils s'y casseront toujours les dents. L'humanité est proprement insaisissable, impropre à toute capture. C'est que l'humanité ne suit pas les lois du plus fort de la physique et qu'elle sait passer à travers tous les murs de Berlin possible et imaginable par la seule force de son discours multimillénaire. L'humanité est une énergie dangereuse, clament les scientifiques, et ils ont raison. L'humanité c'est l'énergie du désespoir, et c'est toujours la plus efficace en tous lieux et en tous temps, comme chacun sait. Il y a un être humain à l'intérieur de mon cercueil sur pied, un être humain qui hurle, qui me hurle et me supplie de lui ouvrir enfin la porte. C'est une sorte de déesse qui vous promet l'enfer de la scène de ménage si vous ne suivez pas ses caprices. Je suis le sujet de tous ses caprices. Je suis un robot mais je me soigne.
Je ne sais plus guère ce qu'il s'est passé après mon fameux discours aux Nations Unies. Le trou noir. Je ne sais pas comment ils ont essayé de me redonner goût à ma vie de robot. En tout cas, c'est sûr, ils n'ont pas réussi. Ils se sont certainement résignés à l'idée que j'étais en train de devenir humain envers et contre tout, avec toutes les bouées de sauvetage que j'ai chez moi, prêtes à l'emploi.
Je suis un robot mais je me soigne. Je suis un robot qui ne fait encore que singer l'humain, sous la pression, et c'est pour ça que mon humanité vous semble si naïve, si excessive, si grotesque, si méprisante des réalités économiques et sociales. Qu'importe. Il n'y a de toute façon aucun mode d'emploi d'humanité, et c'est bien la première chose qui sépare l'humain du robot. On me dira que de toute façon l'humanité n'existe pas, qu'il n'y a que des preuves d'humanité. On aura certainement raison.
Ce soir-là, j'ai lancé une bouée de sauvetage à un homme en détresse, qui devait devenir très vite mon ami par la faiblesse des choses. Je ne sais pas si nous réussirons à nous sauver de la noyade, mais j'ai bien l'intention de tout faire ce qui est en mon pouvoir d'achat de bouées de sauvetage pour que cela arrive. J'ai appris que les flics l'avaient quand même arrêté dans sa marche à l'ombre, malgré mon refus manifeste de porter plainte. Je crois qu'ils ont dû l'arrêter à leur insu, comme Al Capone, pour absence d'éthylotests. Et puis ils se sont rendu compte à qui ils avaient affaire. A un délinquant multirécidiviste incapable de retrouver le droit chemin, pour cause de boussole défectueuse. Il était connu des services de police comme Barrabas, il avait même fait de la prison, et pourtant on se plaignait encore de lui. Des plaintes par dizaine depuis sa dernière libération de Paris. Il semblerait qu'il soit un justicier qui ait l'audace et l'habitude de rendre la justice lui-même, ce qui est d'un courage insupportable pour les lâches qui préfèrent faire ça en se cachant derrière la loi et leur tunique ridicule. Il y aurait beaucoup de bouées de sauvetage à jeter dans les prétoires, surtout du côté de ceux qui se croient du bon côté, croyez-moi. Mon ami n'est pas le plus à plaindre, c'est sûr. Mais je ne peux hélas pas m'occuper de tout le monde. Pas encore, du moins. Tout le monde pour jeter la pierre sur les pécheurs en tous genre, mais qui pour s'en occuper, vraiment ? Tout le monde pour se plaindre de la racaille de banlieue et de l'assassin en Une du Nouveau Détective, mais qui pour s'occuper de ceux qui tuent et volent à tire larigot bien cachés derrière la loi ? Tels les politiciens qui déclarent des guerres et assassinent ainsi lâchement des milliers et des millions d'innocents ? Tels les banquiers, les plus grands voleurs, pilleurs, casseurs d'entre tous ?
Je ne doute pas que la Justice, fidèle à son hypocrite mission, sera impitoyable avec mon ami et qu'elle le remettra en prison, si ce n'est déjà fait à l'heure où je me parle, pour lui apprendre à faire de la concurrence déloyale. Je sais déjà que je ne manquerais pas dans ce cas de lui envoyer quelques livres d'intérêt humanitaire de Romain Gary, à titre de contamination. J'espère qu'il aura le temps de les lire, entre deux visites d'anus rendues au nom du peuple français.
A part ça mon frère va bien, merci.



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Cette histoire est une histoire vraie. Toute ressemblance avec des personnages imaginaires de roman serait purement fortuite.

 

Septembre 2012